Gérard Araud – Poutine se moque des condamnations morales

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CHRONIQUE. Faire du président russe un nouveau Hitler ne permet pas de comprendre les buts recherchés par celui-ci en Ukraine. Il est plus rationnel qu’on le prétend.

Par Gérard Araud

Publié le 28/08/2022 à 10h00 – Modifié le 28/08/2022 à 15h12

Pour beaucoup, essayer de trouver une rationalité dans la décision de la Russie d’envahir l’Ukraine, c’est justifier un acte injustifiable, c’est servir les intérêts de Poutine, c’est d’ailleurs inconcevable tant la guerre représente désormais un impensé dans l’opinion publique occidentale. Elle représente, par définition pourrait-on dire, à notre époque, le mal, un archaïsme absurde, une folie que l’on peut constater et condamner, mais certainement pas expliquer.

Répondre que l’Europe n’a cessé au fil des siècles de voir dans la guerre un instrument légitime de politique étrangère ne conduit l’interlocuteur qu’à rejeter ces temps vers des ténèbres que nous aurions balayées depuis 1945.

Nous vivrions une nouvelle ère où elle n’aurait plus sa place. La Yougoslavie fut un accident vite oublié mis sur le compte de l’effondrement d’un pays artificiel.

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« Poutine, c’est Hitler ; la Russie, c’est le Mal »

Cette conviction conduit à ne pas trouver d’autre explication de l’agression dont est victime l’Ukraine que de faire de Poutine une incarnation du Mal, en lui refusant toute rationalité. D’ailleurs, écoutez le Premier ministre polonais et tant d’autres en Europe de l’Est : Poutine, c’est Hitler. Il ne s’agit pas là d’une comparaison dont même ceux qui la formulent comprennent l’inanité, mais une manière de rejeter le président russe dans l’ultime cercle de l’Enfer. Dans ce contexte, pas besoin d’explication. Le Mal, on le combat. La malédiction est d’ailleurs étendue au peuple russe que l’on veut priver d’accès à l’Europe dans une punition collective qui le mettrait au ban des nations civilisées. Oubliée la réalité d’une dictature qui muselle l’opinion et capte l’information, oubliés les arrestations, les protestations et les exils ; la Russie, c’est le Mal.

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Cette vision confirme les Occidentaux dans la vision flatteuse qu’ils ont d’eux-mêmes puisqu’ils deviennent ainsi le camp du Bien, mais elle les empêche de comprendre pourquoi le reste du monde ne les suit pas et leur interdit de voir que le retour de la guerre en Europe n’est ni un accident ni la preuve de la folie d’un homme.

Quittons donc le registre. Il ne s’agit pas de justifier une agression qui reste injustifiable alors que l’Europe se pressait au Kremlin pour négocier et que l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan n’était en rien à l’ordre du jour. Adoptons une autre approche ancrée dans le temps long de l’histoire et non dans des condamnations morales.

La dislocation de l’URSS, un recul géopolitique inimaginable pour Moscou

Toute l’histoire de la Russie, à partir de Pierre le Grand, la voit avancer vers l’Ouest. Il s’agit tout autant d’avoir accès aux richesses de l’Europe que d’assurer la sécurité d’une frontière que rien ne défend au cœur de l’immense plaine eurasienne. C’est de là que sont venus Charles XII, Napoléon et Hitler. La Pologne paiera de son existence cette marche en avant. Un instant refoulée après la Grande Guerre, la Russie reprend l’offensive d’abord en 1939 grâce au pacte avec l’Allemagne nazie, puis surtout en 1945. C’est alors l’apogée de son projet géopolitique, la constitution d’un glacis de pays vassaux à ses frontières occidentales.

La dislocation de l’URSS en 1991 est un coup de théâtre inattendu et, on l’oublie souvent, problématique dans ses conséquences. En effet, d’un trait de plume, elle crée des États dont la plupart n’ont jamais eu d’existence indépendante, aux frontières artificielles et abritant souvent de substantielles minorités russes. Leurs économies hier encore étaient totalement imbriquées, leurs institutions communes et leurs élites interchangeables. Pour la Russie, dont l’URSS était l’empire, il s’agit d’un recul géopolitique inimaginable. Elle perd, en particulier, la Biélorussie et l’Ukraine, qu’elle avait conquises trois siècles plus tôt. C’est la France amputée de Lille ou de Besançon. Je n’ai jamais rencontré un Russe, quelle que soit son orientation politique, qui considère comme totalement justifiée l’indépendance de ces pays. Mon collègue, ambassadeur à Washington, portait d’ailleurs un nom ukrainien et possédait une maison à Kiev. Peu appellent à la reconquête mais tous estiment que Biélorussie et Ukraine doivent au minimum conserver des liens étroits avec la Russie. Par ailleurs, dans un pays où l’on conçoit la sécurité dans les termes les plus étroitement militaires, le fait que la Russie ne contrôle plus la plaine qui va des Carpates à Moscou et qu’une coalition étrangère s’y installe y est vu comme une menace potentielle.

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Dans ce contexte, il était inévitable que, comme sous Staline en 1939, la Russie de Poutine vise à surmonter ce qu’elle voit comme une défaite historique et donc à revenir sur les arrangements de 1991. Je ne dis pas que la Russie a raison de le faire, mais qu’il existe des lois de l’histoire qui rendaient probable qu’elle le fasse. D’une manière ou d’une autre, tout dirigeant russe – y compris démocrate, irais-je jusqu’à affirmer – voudrait que les trois nations slaves soient liées par les relations les plus étroites au point de constituer une communauté de destin. On voit aisément que, derrière ce rêve, le retour du « rôle paternel » de la Russie n’est pas loin.

De là, il est hélas aisé de conclure que le triangle Moscou-Minsk-Kiev restera longtemps problématique.

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