La dernière reine sacrée vient-elle de mourir ?

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Georges Michel 9 septembre 2022 BOULEVARD VOLTAIRE Histoire Elisabeth II

 

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Élisabeth II, morte hier, aura-t-elle été le dernier souverain britannique à être sacré ? Et, à bien y réfléchir, le dernier véritable souverain d’Occident ? Car, le 2 juin 1953, plus d’un an après avoir accédé au trône à la mort de son père, le roi George VI, Élisabeth fut non seulement couronnée mais sacrée au cours d’une cérémonie mystique et pour tout dire médiévale, sous l’intimité d’un dais. De tous les monarques d’Europe (ils sont encore aujourd’hui onze, en comptant le souverain pontife et en excluant les coprinces d’Andorre !), Élisabeth est la seule à avoir reçu l’onction du sacre, comme nos anciens rois de France. Les autres rois, reines, princes et grands-ducs sont investis, au mieux couronnés ! Une prestation de serment et c’est marre ! La reine d’Angleterre n’était pas la reine de Danemark ou le roi des Belges, ses cousins, parce que la monarchie britannique est hors concours.

Le sacre : une incongruité, sans doute, pour notre monde d’aujourd’hui, tirant tout vers le bas et, tant qu’à faire, vers le laid. 1953 : le monde avait acquis la prodigieuse capacité à s’autodétruire grâce à la bombe atomique, mais un royaume paradoxal où les juges rendaient encore la justice sous une perruque et où l’on avait donné le droit de vote aux femmes avant la très républicaine France sacrait une frêle jeune femme, arrière-arrière-petite-fille de la reine Victoria, faisant d’elle la représentante de Dieu sur Terre, tout du moins sur les terres où s’exerçait sa souveraineté. Avouons que cela avait autrement plus de gueule que la banale investiture, par exemple, de Philippe VI, roi Bourbon d’Espagne, pourtant descendant par filiation patrilinéaire de Saint Louis – ce qui n’est tout de même pas rien -, à travers un banal et triste défilé d’autorités civiles, militaires et religieuses faisant la queue pour lui serrer la pince. Pas plus, pas mieux que la cérémonie des vœux du Nouvel An à l’hôtel de préfecture sous le portrait d’Emmanuel Macron.

Charles, désormais Charles III, suivra-t-il cette tradition millénaire du sacre pour la transmettre à ses successeurs, les princes William et George ? Charles qui se pique de spiritualité – de toutes les spiritualités – mais qui eut vingt ans sous le règne des Beatles et quarante sous celui de George Michael. Charles qui, aujourd’hui, est propulsé gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre, une Église anglicane qui n’a plus rien à voir avec celle entourant Élisabeth le jour de son sacre dans une pompe qui, alors, n’avait rien à envier à celle de la Rome préconciliaire. Renoncer au sacre, au-delà de l’abandon d’une cérémonie folklorique, incongrue, so British et tellement télévisuelle, serait basculer dans l’irréversible. L’irréversible ? Comme la condamnation à mort du roi Louis XVI. Certes, l’Angleterre coupa la tête de Charles Ier, mais cet accident de l’Histoire n’a rien à voir avec l’exécution de Louis XVI, délibérément voulue comme un sacrilège afin de rompre avec une tradition millénaire. L’irréversible ? Comme ce fut aussi le cas lorsque le pape Paul VI renonça, à titre personnel, à porter la tiare, symbole de ses pouvoirs sacrés, juridictionnels et de magistère. Quel pape, en effet, désormais, oserait, après cet abandon, se coiffer de cette couronne, un beau matin de Pâques, pour donner sa bénédiction urbi et orbi ? À ce sujet, d’ailleurs, nous n’avons peut-être pas encore tout vu…

C’est une banalité de dire que la mort de la reine Élisabeth, après ce qui aura été le plus long règne que l’Angleterre ait connu, marque un tournant dans l’histoire d’une monarchiedescendant par le sang du Normand Guillaume le Conquérant et héritière, si l’on remonte plus loin, des antiques rois de Wessex et de Mercie. Mais le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord est aujourd’hui devant une question essentielle : va-t-il renoncer à ce qui fait son originalité, bien plus essentielle que la balade en carrosse à travers les rues de Londres d’un monarque, entouré de cavaliers harnachés pour gagner la guerredes Boers, la conduite à gauche ou le tea time, dans un monde désacralisé et pour tout dire assez moche ?

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