Frédéric Encel: «L’idée du déclin de l’empire américain est une illusion»

Par Alexandre Devecchio. LE FIGARO

14 septembre 2022

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Frédéric Encel. Fabien Clairefond

ENTRETIEN – «Où va l’Amérique?», tel est le thème des 7es Rencontres géopolitiques de Trouville-sur-Mer. Dans la perspective de cet évènement, qu’il organise, le docteur en géopolitique analyse les forces et les faiblesses des États-Unis.

LE FIGARO. – Les 7es Rencontres géopolitiques de Trouville-sur-Mer* sont consacrées cette année au thème «Où va l’Amérique?». Après l’affaire du Capitole et surtout le retrait précipité de Kaboul, assiste-t-on à l’inexorable déclin de l’empire américain?

Frédéric ENCEL. – Je pense au contraire que ces deux faits retentissants furent l’arbre cachant la forêt! Un peu comme lors du scandale du Watergate (1973-1974) et le départ piteux de Saïgon (1975) voire de l’échec du sauvetage des otages de Téhéran (1980). À chaque fois, certains prennent ces images pour des symboles, et ces symboles pour des réalités structurelles. Or une analyse géopolitique se fonde sur des éléments tangibles et non sur des images. À peine plus d’une décennie après ces trois faits calamiteux, les États-Unis avaient retrouvé un niveau de puissance et de prestige phénoménal tandis que s’effondrait le bloc communiste… Certes, la démocratie américaine a été ébranlée par l’assaut du Capitole, mais, d’une part, sur la forme, quelques compagnies de policiers auraient pu en éviter la fin tragique, et, d’autre part, sur le fond, les institutions américaines ont démontré leur solidité: prestation de serment régulière, quelques jours après le drame, du président élu, reconnaissance immédiate et totale de sa légitimité par tous les corps constitués, enquêtes judiciaires menées tambour battant depuis, etc. Quant à Kaboul, la présence américaine n’y avait plus d’intérêt et les États-Unis n’y consacraient plus d’efforts sérieux. Désormais, ils frappent depuis l’extérieur de l’Afghanistan qui bon leur semble, comme on l’a vu récemment avec l’élimination d’un chef taliban. Quant à l’Ukraine et à Taïwan, ils y démontrent un engagement très ferme et accroissent le nombre de leurs alliés. Tout cela ne correspond pas à un déclin.

Mais la véritable démonstration de puissance n’aurait-elle pas été d’éviter cette guerre en Ukraine?

Votre question, centrale, porte sur la capacité de Washington à empêcher Poutine d’envahir l’Ukraine. Si les administrations Bush père et Clinton ont peut-être manqué d’imagination – et de volonté? – dans l’organisation d’une architecture de paix en Europe orientale suite à la chute du Pacte de Varsovie puis de l’URSS, je crois que personne ne pouvait dissuader le maître du Kremlin. Voilà vingt-deux ans qu’il affirme que «l’effondrement de l’URSS fut la plus grande catastrophe du XXe siècle» et qu’il dénie la légitimité d’un État et d’un peuple ukrainien souverains. Et cela d’autant plus que le régime de Kiev est de nature démocratique depuis au moins 2014. Du reste, l’adhésion de l’Ukraine à l’Otan – prétexte avancé ad nauseam par les pro-Poutine – n’était absolument pas à l’ordre du jour ce funeste 24 février 2022. Je crois donc que ni les Américains ni les Européens et moins encore les Chinois n’auraient pu faire entendre raison au chef du Kremlin.

« Grâce » à Poutine, les Européens réorganisent avec rapidité leurs réseaux d’approvisionnement et renforcent leur solidarité énergétiqueFrédéric Encel

Cette crise risque-t-elle de déboucher sur un affaiblissement de l’Europe et une alliance entre la Chine et la Russie?

Des difficultés pour l’Europe, sans aucun doute. C’est le prix de la dissuasion et de la crédibilité. Mais à court terme seulement, car «grâce» à Poutine, les Européens réorganisent avec rapidité leurs réseaux d’approvisionnement et renforcent leur solidarité énergétique. Inversons donc le postulat: et si Poutine contribuait par sa guerre à l’Europe-puissance réclamée à juste titre par la France? Je serais également moins pessimiste sur un tandem Moscou-Pékin qui fonctionne surtout lorsqu’il s’agit de braquer les Occidentaux. Non seulement la Chine ne fournit ni armes ni soldats à la Russie, mais encore lui achète-t-elle son pétrole à des prix bien inférieurs à ceux des cours mondiaux! La Chine a des partenaires, des obligés, des clients, des fournisseurs, mais pas d’allié stratégique, et certainement pas une Russie violant la sacro-sainte souveraineté d’un État, brandissant la menace nucléaire, et échouant à vaincre moins puissant qu’elle.

La récente visite de Nancy Pelosi à Taïwan ne semble pas avoir impressionné la Chine…

Sauf que c’est la Chine qui menace d’attaquer Taïwan! Et que cette visite – après la tournée objectivement réussie de Biden au printemps auprès de ses alliés de la zone – a démontré que ce sont les États-Unis qui ne se laissent pas impressionner par pareille menace. L’armée chinoise a d’abord beaucoup gesticulé, et puis plus rien. Chez qui se trouve l’aveu d’échec?

Les États-Unis paraissent quand même minés de l’intérieur. À quelques mois des midterms le pays reste profondément divisés…

Vous savez, dans une démocratie, et en particulier en système bipartisan, un électorat divisé avant un scrutin majeur, ce n’est pas très original ni nécessairement signe de fracture. Là où je vous rejoins toutefois, c’est sur la profondeur de la déchirure sociétale. Non seulement Trump lui-même pourrait bien revenir, mais une partie des Républicains -ayant sombré dans le complotisme, la défiance vis-à-vis des institutions et une haine chimiquement pure envers les Démocrates- semblent s’ancrer dans un «trumpisme» durable. Si vous ajoutez à cela un sentiment de déclassement voire une désespérance socio-économique au sein des classes moyennes et populaires blanches, on peut en effet s’inquiéter pour la paix civile.

Joe Biden n’est-il pas un président irrémédiablement faible?

Je pense que «Sleepy Joe» («Joe l’endormi», selon Trump, NDLR) est en train de s’affirmer au contraire comme un président fort et déterminé, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Le problème est que le Parti démocrate est affaibli par un clivage montant entre la vieille tendance modérée et une jeune mouvance radicale et wokiste qui effraie ; or sans majorité au Sénat [après les élections de mi-mandat en novembre] et au regard de l’opposition virulente des Républicains actuels, Biden serait largement démonétisé.

Comment l’Amérique pourrait-elle continuer à jouer le rôle de gardien de la démocratie qu’elle s’est attribuée tout en étant elle-même une démocratie en crise?

En pointant du doigt la crise des autoritarismes! L’argument des régimes autoritaires consiste à pointer l’inefficacité ou la faiblesse des démocraties. Or, à quoi assiste-t-on en Chine et en Russie? Ici, à une contestation populaire de la gestion brutale et inefficace du Covid et de celle du logement; là, à des départs massifs face à une répression sans cesse plus forte.

Et je ne sache pas que, depuis l’Europe, l’Afrique ou l’Amérique latine, beaucoup de gens cherchent à s’exiler en Chine ou en Russie…

* Les 1er et 2 octobre, au casino Barrière (salon des gouverneurs), 32, boulevard Fernand Moureaux, 14 360 Trouville-sur-Mer. Entrée libre.


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