La Grèce fête le centenaire de la Grande Catastrophe d’Izmir, Erdoğan la lui rappelle…

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Frédéric Sirgant 18 septembre 2022 BOULEVARD VOLTAIRE

 

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Des photos d’époque sont là pour rappeler la tragédie : la grande ville côtière d’Izmir en flammes pendant cinq jours, du 14 au 17 septembre 1922 ; le « mur de l’humanité de Smyrne » où, devant des bâtiments calcinés, s’entassent des milliers de Grecs attendant de s’embarquer. En septembre 2022, la Grèce se souvient de la Grande Catastrophe qui a mis fin à des millénaires de présence grecque sur la côte égéenne : Smyrne, patrie supposée d’Homère, est devenue le symbole de cette tragédie grecque.

Du côté turc, c’est une victoire qui est commémorée, fondatrice de la toute jeune République kémaliste. Et c’est une nouvelle étape, après le génocide arménien de 1915, de l’homogénéisation démographique, ethnique et religieuse du pays : en dix ans, les Jeunes Turcs ont transformé un empire millénaire multiconfessionnel en nation quasi exclusivement musulmane. L’incendie de Smyrne, les massacres et le départ de plus d’un million de Grecs d’Asie constituent l’achèvement de cette politique. Il y a quinze jours, Erdoğan ne s’est pas privé, pour une obscure histoire de violation de l’espace aérien, de rappeler la tragédie à la Grèce : « Si vous allez plus loin, vous paierez un prix élevé, très élevé ! Votre occupation des îles[de la mer Égée, NDLR] ne nous lie en rien. Le moment venu, nous ferons le nécessaire. Nous pouvons arriver une nuit sans prévenir. Nous n’avons qu’un mot pour la Grèce : n’oublie pas Izmir ! » En ces temps où les USA et l’Union européenne sont focalisés sur l’Ukraine, la déclaration menaçante a à peine été remarquée…

En Grèce, l’événement sera commémoré pendant trois ans, plus longuement même que le bicentenaire du début de la guerre d’indépendance de 2021, qui n’a duré qu’une année. Placé sous le signe de la « Mémoire de l’hellénisme des réfugiés », les manifestations chercheront à rendre compte de « l’importante contribution du peuple d’Asie Mineure à la culture, à l’économie et à la modernisation de l’État grec ». Septembre 1922 constitua, en effet, le début de l’immense exode de centaine de milliers de réfugiés grecs de Turquie décidé par le traité de Lausanne signé en 1923. Pour la Grèce, ce sera le coup d’arrêt de sa « Grande Idée » panhellénique.

À l’époque de la guerre froide, l’idée était belle de faire cohabiter Grèce et Turquie dans l’OTAN, et certains naïfs rêvaient même de la Turquie dans l’Union européenne. Avec la résurgence de l’islamo-nationalisme turc d’Erdoğan et l’évolution géopolitique de cette région, une ancienne frontière, née de la géographie et d’antagonismes historiques séculaires, est en train de renaître : celle de l’Europe et de l’Asie. Nouveau signe de ce retour de la Turquie à son tropisme asiatique : Erdoğan était, cette semaine, à Samarcande, en Ouzbékistan, où, lors du sommet de l’Organisation de la coopération de Shanghai, il a déclaré que son pays souhaitait rejoindre cette organisation qui se présente comme une alternative à l’Occident. Une clarification, si l’Occident sait l’entendre.

En 1968, pour l’un de ses derniers voyages officiels à l’étranger, de Gaulle se rendit en Turquie. Ankara et Istanbul étaient au programme. Il voulait aussi voir la province turque : Izmir fut choisie et négociée par ses conseillers. « Izmir, c’est Smyrne. À Smyrne, il y a eu le grand massacre des Grecs, nos alliés, en 1922, et la destruction de la ville » (Michel Tauriac, Vivre avec de Gaulle). Izmir fut rayée du programme.

Smyrne était restée comme une tache sur la mémoire occidentale : des navires de guerre anglais et français étaient présents en septembre 1922 dans la rade mais n’intervinrent pas pour faire cesser les massacres. Si la Grèce et la Turquie entretiennent une mémoire vive de l’événement, il serait bon que nos dirigeants en fassent autant, eux qui se piquent de redessiner les frontières de l’Europe à coups de promesses d’adhésion inconsidérées, pour la Turquie comme pour l’Ukraine.

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