(Bien) Pire que le gouvernement des experts, celui de la science infuse des technocrates français

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Le président français Emmanuel Macron, suivi du secrétaire général de l'Elysée Alexis Kohler, arrivent à une réception des préfets à l'Elysée, le 15 septembre 2022.

©Ludovic MARIN / POOL / AFP

Plusieurs des personnalités auditionnées par l’Assemblée nationale dans le cadre de la Commission d’enquête sur la souveraineté et l’indépendance énergétique ont souligné à quel point l’inculture scientifique et l’indifférence aux experts caractérisent nombre de décisions politiques. 

Christophe Boutin et Charles Reviens  ATLANTICO. 19 décembre 2022

(Bien) Pire que le gouvernement des experts, celui de la science infuse des technocrates français

avec Christophe Boutin et Charles Reviens 

Atlantico : Plusieurs des personnalités auditionnées par l’Assemblée nationale dans le cadre de la Commission d’enquête sur la souveraineté et l’indépendance énergétiqueont souligné à quel point l’inculture scientifique et l’indifférence aux experts caractérisent nombre de décisions politiques. A quel point ce constat est-il juste ? 

Christophe Boutin : Qu’il y ait chez les politiques une inculture scientifique n’a en soi absolument rien de surprenant, et moins encore de répréhensible. On ne peut pas tout savoir sur tout, et dans les parcours qui les ont conduits à exercer leurs fonctions il est rare que les politiques aient, d’abord, suivi une filière scientifique, et l’aient fait assez longtemps ensuite pour acquérir une véritable expertise. Quant à l’indifférence aux experts que vous évoquez, il est permis de la relativiser au regard de la manière dont l’expertise scientifique a été utilisée, et même surutilisée lors de la crise du Covid. 

D’un côté donc, pour ce qui concerne l’énergie, et notamment l’usage de l’énergie atomique, les politiques ont donné l’impression de décider sans véritablement analyser les rapports d’expertise transmis, ou même d’aller à l’encontre des préconisations des auteurs des rapports. De l’autre, nous avons vu dans le cadre de la crise sanitaire des politiques s’abriter derrière les analyses faites par les différents comités scientifiques pour justifier leurs choix. 

Y a-t-il un point commun entre ces deux aspects des choses, qui nous permettrait d’avoir une vision plus claire de ce qu’est aujourd’hui la politique ? Oui, si l’on émet l’hypothèse selon laquelle les experts ne servent plus guère qu’à permettre de justifier en tant que de besoin des choix qui ne doivent rien… à l’analyse des rapports et expertises. En suivant cette hypothèse, on peut penser que dans les deux cas, en matière énergétique comme en matière sanitaire, le politique a fait ses choix en pensant à ses intérêts propres – à son électorat, à ses alliés politiques, à lui-même, pour ne pas voir engager sa responsabilité, et aux intérêts qu’il estime juste de servir. 

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En mettant sous le boisseau les projets de développement de l’énergie nucléaire, contrairement à l’avis des responsables de la filière, le pouvoir politique fait peut-être partiellement au moins ce qui relève de son rôle : un arbitrage entre deux perspectives, toutes deux défendues par des experts, celles du nucléaire et des énergies renouvelables. Mais il fait aussi un choix politique, pour séduire une partie de l’électorat et stabiliser sa majorité ; il fait encore un choix plus ou moins obligé au vu de la pression des textes européens et de la volonté de notre si pesant voisin d’outre-Rhin ; il fait enfin un choix dont il n’ignore pas qu’il va profiter à de nouveaux industriels… et surtout à quelques banques et fonds de pension. 

Dans le cas de la crise sanitaire, là encore, le politique savait parfaitement ce qu’il voulait faire. D’abord, éviter toute mise en cause de sa responsabilité future, et les avis des experts ont servi de boucliers derrière lesquels s’est réfugié le pouvoir politique. Parallèlement, le caractère radical des préconisations de certains experts lui permettait de renforcer le contrôle de la population – y compris par des textes posant de vraies questions en termes d’atteintes aux libertés publiques -, un choix depuis longtemps envisagé certains politiques. 

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Concluons. Le politique est par définition le lieu du choix… politique, et ce dans un monde où n’existe quasiment jamais d’unanimité scientifique, et où toute option a ses bons et ses mauvais côtés. Ce choix entre divers possibles, tous étayés par des rapports, est l’essence de la fonction, et conduit nécessairement à écarter certaines expertises, soit au profit d’autres expertises, soit au profit d’autres considérations, touchant à l’intérêt général ou au Bien commun. On comprend le regret des experts écartés, d’autant plus vif lorsque l’on constate ensuite avec eux que le politique s’est trompé, mais ce n’est jamais aux experts de décider seuls dans une démocratie. Et il faut rappeler que l’on peut se tromper de bonne foi, et que nul n’est parfait – pas plus le décideur que les procureurs à la petite semaine qui l’accablent s’il faillit. 

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Mais puisque c’est bien le politique et nul autre qui est au cœur de la décision, quand il fait en toute connaissance de cause un choix contre l’intérêt de la collectivité dont il n’est jamais qu’un représentant ; quand, notamment, il contribue à en altérer la souveraineté, et donc l’existence réelle ; quand il sacrifie le Bien commun à des combinazione à la petite semaine ; quand l’erreur flirte dangereusement avec la haute trahison de l’intérêt supérieur du pays, alors, et quand bien même trouverait-on des expertises pour lui servir de caution, c’est bien au politique qu’il faudra demander de rendre des comptes.

Charles Reviens : Dans le contexte présent d’une crise énergétique inédite, la commission d’enquête de l’Assemblée nationale « visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance de la France », les propos des deux derniers Haut commissaires à l’énergie atomique successifs sont particulièrement utiles pour comprendre l’apparent découplage entre décisions politiques et compréhension de l’environnement et des impacts scientifiques.

Patrick Landais, l’actuel titulaire d’un poste n’assurant pas la direction exécutive du commissariat à l’énergie atomique et doté statutairement d’une forte indépendance, indique ainsi n’avoir jamais été sollicité par les ministres ou leurs conseillers en dépit de ses propositions répétées. Son prédécesseur Yves Bréchet est encore plus clair dans sa présentation des faits : deux réunions en six ans du comité à l’énergie atomique, absences de retours sur les rapports techniques ou les avis de l’Académie des sciences. Il met en avant comme éléments d’explication :

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le remplacement de la cohérence de stratégies technologiques et industrielles par l’opportunisme des stratégies de communication ;

l’inculture scientifique de la haute fonction publique et du personnel politique manquant même des éléments de cadrage les plus élémentaires sur l’état des sciences et technologies ;

les limites des conseillers des ministres sur le cadrage scientifique des décisions politiques, du fait à la fois des limites de leur formation et parce que « leur préoccupation première est de ne dire à leur ministre que ce qu’il a envie d’entendre, pour ne pas nuire à leur carrière à venir » ;

l’impératif de repenser de fond en comble l’instruction scientifique et technique des dossiers politiques.

Ces arguments évoqués dans le cadre des problèmes de la filière énergétique et électronucléaire semblent décrire correctement une réalité plus large.

Comment en sommes-nous arrivés à cette situation ?

Christophe Boutin : Puisque les erreurs sont essentiellement liées aux choix politiques, c’est à ce point qu’il faut s’intéresser. On en est peut-être arrivé là en permettant au pouvoir de fonctionner facilement en roue libre, sans réelles possibilités de remise en cause des choix par les citoyens. Sans doute serait-il souhaitable que certains grands dossiers, portant sur des questions essentielles pour la vie de la nation – et notamment celles qui touchent à sa souveraineté -, puissent être plus facilement soumis au peuple souverain par la voie du référendum. À tout le moins peut-on souhaiter qu’ils fassent l’objet de véritables débats parlementaires. 

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La manière dont le gouvernement entend promouvoir aujourd’hui le développement accéléré des énergies renouvelable – énergies sur la mise en place desquelles il y a un débat scientifique et des expertises contradictoires – est révélatrice. On verra dans les semaines qui viennent s’il y a une possibilité de débat sur ce sujet au parlement. 

Quant à l’épisode de de la crise sanitaire, on attend encore le véritable débat sur ce qui s’est passé, avec un examen détaillé des choix qui ont été faits, et les conséquences de ce retour d’expérience pour les choix à venir dans des situations comparables. 

Veillons cependant à ce qu’il s’agisse d’un dialogue et d’un contrôle politique, et évitons autant que faire se peut l’engagement de la responsabilité pénale des politiques au sujet de choix difficiles et délicats. Il doit y avoir un droit à l’erreur : évitons d’être trop durs sur certains choix finalement secondaires, pour nous montrer ensuite si faibles pour en analyser d’autres, bien plus importants. 

Charles Reviens : Comme souvent évoqué à l’occasion de la crise covid, les considérations de communication politique et électorale l’emportent en France depuis de nombreuses années sur l’efficacité de l’action publique ou la recherche du bien commun. L’explication d’une décision politique (pass sanitaire, pass vaccinal) par des considérations électorales est beaucoup plus aisée que par la recherche de la plus grande efficacité. Pour le nucléaire on explique bien mieux que par toute analyse d’impact scientifique et technique l’arrêt de Superphénix par le gouvernement Jospin comme gage de la coalition de la majorité plurielle, l’arrêt de la centrale de Fessenheim par l’accord de François Hollande avec EELV ou la réduction à 50 % de la part du nucléaire dans le mix électrique pour arrimer Nicolas Hulot ou l’électorat écologiste au sens large.

On ne peut en outre que constater en France dans l’opinion et donc dans le personnel politique et médiatique ou les groupes activistes le poids de l’écologie politique et du principe de précaution au détriment de la croyance en la science ou du progrès technique. On peut citer l’opposition aux OGM dans les années 2000 ou le fait que la seule recherche (même pas l’exploitation des gaz de schiste) soient interdites en France.

Il faut noter en sens inverse que les pouvoirs publics savent mobiliser les comités scientifiques quand cela est utile à la cause, à l’instar du conseil scientifique covid en 2020 et 2021.

Quelles sont les conséquences de ce comportement de l’appareil d’Etat et des technocrates ? A quel point cela aboutit-il à des contre performances voire des désastres en termes de politiques publiques ?

Christophe Boutin : Les contre-performances actuelles sont-elles dues à « la technocratie » ? Encore faut-il des précisions. Ce que l’on appelle classiquement la technocratie, déjà présente lors de la crise des années 30, puis sous Vichy, qui réapparaît après-guerre, notamment en lien avec la création de l’École nationale d’administration, doit être mise en parallèle avec les grands corps de l’État, scientifiques (Polytechnique, les écoles des Mines ou des Ponts), juridiques (le Conseil d’État), ou institutionnels (le Quai d’Orsay, la préfectorale). Et il serait préférable de parler ici de haute administration plutôt que de technocratie, terme devenu très largement polémique et évoquant une réunion de super-rond-de-cuirs coupés des réalités. 

Ces grands corps de l’État, qui, pour certains, dataient rappelons-le de la monarchie, étaient l’ossature administrative de la nation, sa constitution administrative, et a largement contribué au développement de notre pays, notamment dans les fameuses « 30 glorieuses » – même si le terme peut aujourd’hui être remis en cause. Ils ont entre autres permis de forger les éléments de notre souveraineté nationale dans bien des domaines – de l’industrie, de la défense, de l’énergie bien sûr, ou de l’autosuffisance alimentaire. 

Ce à quoi nous assistons de nos jours est bien autre chose qu’une captation du pouvoir par la haute administration, contrairement à ce que pensent certains. C’est même tout l’inverse. Les choix actuels sont ceux d’une oligarchie qui s’est emparé de l’État et qui travaille non plus sur la base des avis des instances étatiques, mais sur ceux des fameux cabinets de conseil privés – et généralement étrangers. Parallèlement, cette oligarchie a décidé le démantèlement de notre haute administration – et, derrière, de notre État. Un démantèlement qui passe par la fin des grands corps, du recrutement au Quai d’Orsay à la fusion de l’ENA dans une sorte de gloubi-boulga administratif, en attendant que le même sort soit réservé aux grands corps scientifiques.

Certes, la haute administration n’était pas parfaite, certes elle s’est crue toute-puissante et a parfois oublié les citoyens dans une dérive autiste, mais elle aura plus rarement oublié l’intérêt national. Au contraire, la pseudo élite au pouvoir applique des thématiques managériales incompatibles avec notre tradition administrative pour vendre à la découpe ce que les Français avaient construit par l’impôt des générations antérieures, transférant au secteur privé les éléments rentables, mais laissant aux contribuables le soin d’abonder au financement des autres. 

Cette différence de culture peut s’expliquer en partie par une nouvelle compénétration entre secteurs public et privé. Il est vrai que la haute administration d’avant ne passait pas son temps à valoriser son CV en allers-retours entre le privé et le public, vendant un jour au privé le carnet d’adresses constitué dans le public, ou lui expliquant comment contourner les textes que l’on a soi-même rédigés. Elle s’explique aussi sans doute par les contraintes des textes européens et leur réglementation de la déréglementation… Mais dans les deux cas, et au-delà, elle traduit surtout le triomphe parmi nos dirigeants d’une idéologie qui substitue à l’ancien idéal de l’intérêt national et de la souveraineté un mythe de la mondialisation heureuse dont il semble bien, dans les faits, qu’il ne serve que les intérêts de quelques-uns.

Charles Reviens : Depuis 2020 les crises successives ont mis en lumière des dysfonctionnements majeurs dans des domaines durablement considérés par l’opinion publique comme des acquis ou des atouts français comme le rappelle Jérôme Fourquet dans un article du Figaro :

faiblesses de l’hôpital public et du système de santé apparue avec la saturation répétée des services d’urgence lors la pandémie covid-19 ;

incapacité technologique à développer un vaccin dans les délais de la crise (le vaccin Sanofi est désormais disponible mais deux ans après les autres) ;

niveau des moyens et des stocks de l’appareil militaire ;

crise d’approvisionnemnet énergétique de l’automne-hiver 2022-2023.

On peut rajouter les enjeux de la compétitivité française problématique au regard des chiffres des comptes extérieurs particulièrement dégradé du fait de la dégration des termes de l’échange notamment dans le domaine énergétique.

La faiblesse des validations scientifiques des décisions politique est un facteur parmi de nombreux autres d’une situation difficile que certaines commentateurs ou acteurs de la vie politique voient comme la manifestaton d’une tier-mondisation en cours du pays.

Que faire face à des technocrates qui pensent avoir la science infuse ?

Christophe Boutin : Les anciens « technocrates » ne pensaient pas avoir la science infuse : on travaillait beaucoup – parfois trop – en réseaux, comités, conseil et autres structures, justement pour cela. Nos modernes conseillers du Prince ne l’ont pas plus, cette science infuse, et auraient tout autant de difficultés à prévoir pour le long terme dans tel ou tel dossier… mais ce n’est pas leur problème : ils ont à appliquer, et non à décider. À appliquer, d’abord, ces décisions de l’Union européenne qui ligotent les nations en leur interdisant peu à peu toute vraie expression de souveraineté. À appliquer, ensuite, cette logique managériale qui est la leur, conforme aux attentes d’une finance mondialisée. Et à part quelques croyants sincèrement convaincus de la mystique de la mondialisation, la plupart ne sont jamais que de simples exécutants. 

Que faire face à eux ? Je vais être provocateur en disant qu’il ne faut pas moins d’État… mais plus d’État, et, selon la formule maintenant convenue, « mieux d’État ». Seule une aristocratie d’État, composée de fonctionnaires ayant le sens de l’État et celui du Bien commun – et donc le sens de la nation -, agissant en tenant compte des aspirations profondes du peuple et sous son contrôle ultime, peut s’opposer à une telle dérive. Il serait bon que la population en prenne conscience et ne se laisse plus abuser, cessant de confondre dans une même critique les « grands serviteurs de l’État » qui ont aidé à construire le pays et les idéologues mondialistes et leur suite de petits pillards que l’on semble croiser maintenant si facilement dans les couloirs des palais nationaux.

Charles Reviens : Il y a d’un côté des responsables politiques, leurs conseillers ou des hauts fonctionnaires pour lesquels les considérations de court terme en termes de communication ou d’impact électoral dominent les décisions. Il peut y avoir d’un autre des technocrates affranchis des contraintes politiques que peuvent penser avoir la science infuse.

Le bon équilibre bien à la bonne gestion d’un débat contradictoire et argumenté entre ces tendances, ce qui peut passer par l’évaluation des politiques publique qui hélas ne passionne pas grand monde en France.

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