«Plus un pays est déclassé sur le plan économique, plus il performe sur un terrain de football»

Par Sébastien Laye Elodie Laye Mielczareck. LE FIGARO

20 décembre 2022

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Les Argentins célèbrent leur victoire en finale de Coupe du monde, le 18 décembre.
Les Argentins célèbrent leur victoire en finale de Coupe du monde, le 18 décembre. JB Autissier / PANORAMIC

FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour l’entrepreneur Sébastien Laye et la sémiolinguiste Elodie Laye Mielczareck, il existe une corrélation statistique entre les performances footballistiques d’un pays et son déclassement économique. Toutefois, il est difficile de justifier ce lien, argumentent-ils.

Sébastien Laye est entrepreneur et directeur des études économiques de l’Institut Thomas More.

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Elodie Laye Mielczareck est sémiolinguiste, spécialisée dans l’analyse du langage verbal et non verbal, auteur de plusieurs ouvrages.


En 2013, le ministère des Sports publiait des résultats attendus : la répartition sur le territoire français des pratiques sportives. Ils viennent confirmer des données sociologiques sans nuance : aux riches, le tennis ou le golf, aux pauvres, le football. Ainsi réparties, les pratiques sportives laissent apparaître une carte de la France bicéphale, où le tennis vient se concentrer dans les zones urbaines, pour être le sport le plus pratiqué, par exemple à Paris et sa banlieue Ouest (Haut de Seine et Yvelines), Lyon ou Bordeaux. La pratique du golf trouvant sa préférence dans les zones balnéaires et villes de vacances. Alors, où joue-t-on le plus au football ? Vous l’aurez compris, dans les endroits plus populaires, Paris et sa banlieue Est (Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne) et dans les zones rurales.

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Comment l’expliquer ? Donnons au moins trois raisons non exhaustives. Commençons tout d’abord par la simplicité du matériel et la mise en place de l’équipement. Concernant le football, un terrain vague et un ballon suffisent. En découle un second aspect qui est celui d’une double accessibilité. Financière d’une part, puisque les coûts d’entretien sont faibles (comparés à un terrain de golf qui nécessite une logistique d’entretien particulière), voire inexistants (le cas du terrain vague). Le coût des licences restant faible par rapport à d’autres pratiques sportives. Ensuite, l’accessibilité est également psychologique si l’on peut dire : chacun peut facilement s’identifier à un joueur, même de niveau international. Pourrait-on dire la même chose concernant d’autres sports, comme le bodybuilding, par exemple, qui métamorphose tant les corps qu’ils en deviennent hors-norme (l’élection de Mister Olympia s’est déroulée au même moment que la Coupe du monde de football…) Enfin, l’esprit collectif et ludique partagé autour du ballon est un aspect fondamental, lieu de joies, de règles, de déceptions, d’engouements et d’espoirs, le ballon rond reste un élément de socialisation prodigieux dans les cours de récréation, puis plus tard dans la vie adulte.

Paradoxalement, ce sport du pauvre reste l’une des mannes financières les plus importantes que connaît actuellement notre Humanité. Le football enrichit à tour de dribbles, autant qu’il est la manifestation d’inégalités sociales. Le Mondial est une grande fête, mais tout le monde n’est pas invité.

La France, grande nation de football, mais aussi quatrième puissance économique mondiale avant les années 1990, fut incapable de gagner la moindre Coupe du monde.Sébastien Laye et Elodie Laye Mielczareck

C’est devenu une évidence de dire que le football est lié à de puissants intérêts capitalistiques et au big businessD’ailleurs, il suffit de jeter un oeil curieux sur la presse étrangère pour ne retenir que les thèmes de la corruption et des divers . Cette fois-ci, et hors France, le bilan économique net de l’organisateur qatari est plutôt négatif. Est-ce à dire que le football, indéniablement un enjeu capitalistique, cible les pays riches ? Ce n’est pas le cas, et en réalité, quand on étudie les corrélations statistiques entre les performances au football, et l’environnement économique du vainqueur, les résultats sont plutôt troublants.

Considérons d’abord les nations dominant le football mondial depuis vingt ans : le Brésil, la France, l’Argentine, l’Italie principalement. Si on regarde leur évolution économique et sociale depuis vingt ans, ces pays ont plutôt accumulé les problèmes et sont souvent en situation d’échecs. Partant parfois d’acquis considérables, ils se sont souvent appauvris et on peut même dire que leur décrochage économique a commencé dans les années 1990. Le seul contre-exemple est celui de l’Allemagne, vainqueur du tournoi en 2014 ; mais la grande équipe de l’Allemagne qui accumulait victoire sur victoire et dominait la scène mondiale, ce fut plus celle de la RFA ! En effet, la sélection de 2014s’appuie sur les excellentes écoles de formation mais on ne retrouve pas l’engouement populaire pour l’équipe de la RFA des années 1980. Quand la RFA était dépassée économiquement par la France, son équipe battait régulièrement la sélection française. Depuis le triomphe économique allemand consécutif à la réunification, le rapport de force s’est inversé et la sélection française est infiniment supérieure à l’équipe allemande en règle générale.

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La France, grande nation de football, mais aussi quatrième puissance économique mondiale avant les années 1990, fut incapable de gagner la moindre Coupe du monde. À partir de 1998 et encore plus au cours des cinq dernières années, la France a enfin accédé au pinacle du culte footballistique. Que s’est-il passé entre-temps pour son économie ? Un lent et constant déclin qui place aujourd’hui le pays au septième rang mondial en termes de PIB. C’est comme si le décrochage économique avait incité notre nation à investir plus d’intérêt derrière notre équipe nationale de football. On remarque aussi que certaines des villes les plus pauvres au monde, comme Naples, ont pu avoir des clubs légendaires, massivement soutenus par la population. Alors, bien sûr, il faut de l’argent pour avoir un bon club. Mais il faut aussi avoir des cibles consommateurs, des supporters, et ces derniers ne se retrouvent pas forcément dans les lieux en plein décollage économique et social, où créatifs, ingénieurs et financiers, ont d’autres préoccupations que le football.

Nous n’avons aucune justification de ce lien (maintes fois corroboré par la statistique) entre le décrochage (c’est le delta qui compte, pas le niveau du PIB) économique et social d’une part, et d’autre part une sorte de surinvestissement émotionnel local dans le football.Sébastien Laye et Elodie Laye Mielczareck

Paris, une ville encore très riche dans les années 1980, n’a pas un bon club à cette époque : le PSG d’aujourd’hui est plus conforme finalement (ou un bon dérivatif ?) à l’échec de cette ville sous Hidalgo. La riche Marseille coloniale des années 1950 et du début des années 1960 ne voit aucune équipe de football particulièrement briller. Mais avec la fin de notre empire colonial, la ville se paupérise dans les années 1970, ouvrant la voie à la grande équipe Tapie des années 1980 ; à cette époque, le grand rival de l’OM ce sont les Girondins de Bordeaux, autre ville cloaque en totale perte de vitesse. Aujourd’hui, plus personne ne parle du club de football bordelais : la trajectoire prodigieuse de redressement de la ville entre le milieu des années 1990 et 2020 a éradiqué tout intérêt soutenu pour le football.

Mais corrélation ne vaut pas explication. Il n’y a aucune justification de ce lien (maintes fois corroboré par la statistique) entre le décrochage (c’est le delta qui compte, pas le niveau du PIB) économique et social d’une part, et d’autre part une sorte de surinvestissement émotionnel local dans le football. Seulement, ce ne sont pas que les victoires qui comptent, mais également le fort intérêt de la nation ou de la ville pour ses performances footballistiques, celles qui animent les discussions, les espoirs, les attentes.

Face au déclassement économique et social, une nation peut réagir en se surinvestissant dans une activité sportive.Sébastien Laye et Elodie Laye Mielczareck

Il est cependant possible de mettre en perspective cette dynamique. Comme mentionnée plus haut, la prévalence du football dans les pays latins (alors même que l’origine du sport est anglaise culturellement), dans des zones plutôt rurales, vivifiées par des clubs mythiques dans des villes qui sont en échec économique. Ce phénomène attestant de nouveau de la nature «plébéienne» de ce sport. Face au déclassement économique et social, une nation peut réagir en se surinvestissant dans une activité sportive : et pour ce panem et circenses moderne (les politiques, jamais avares d’une récupération, l’ont d’ailleurs bien compris), le football est définitivement le sport roi ! Il faut bien sûr se féliciter de la liesse populaire, de l’unité autour de notre équipe de football : mais pour l’analyste qui cherche à réfléchir au-delà de l’écume des jours, par-delà le zetgeist de son temps, il s’agit en fait d’un signe plutôt inquiétant sur le devenir économique et social de la nation.

Notons que la qualité de l’équipe du Brésil commence à se détériorer : est-ce à dire, si le décollage brésilien a enfin lieu, que le pays se détournera progressivement du football, véritable passion nationale ? Quand la France aura rattrapé le Brésil en nombre de victoires au mondial, on peut parier que cela sera au moment de bascule dans les classements économiques, quand la France rétrogradera derrière le Brésil en termes de PIB (possible d’ici vingt ans).

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