«Les grévistes de la SNCF servent sur un plateau un argument en or pour l’ouverture à la concurrence»

Par Tison Erwann. LE FIGARO

Publié il y a 2 heures, mis à jour il y a 2 minutes

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FIGAROVOX/TRIBUNE – Pour Erwann Tison, économiste et directeur des études à l’Institut Sapiens, les grévistes de la SNCF se tirent une balle dans le pied en cette période de Noël. La colère des usagers va favoriser l’arrivée de nouvelles compagnies ferroviaires, affirme-t-il.

Macro-économiste de formation et diplômé de la faculté des sciences économiques et de gestion de Strasbourg, Erwann Tison est le directeur des études du think tank de l’Institut Sapiens. Il publie en 2020 Un robot dans ma voiture: ne ratons pas la révolution des transports autonomeschez MA Éditions.

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Récemment un ami me demandait pourquoi les téléfilms de Noël, qui occupent une bonne partie de nos ondes hivernales, étaient très souvent produits aux États-Unis et non en France. La raison est finalement assez simple. Dans la version française, Karen, jeune cadre dynamique et urbaine, ne pourrait relier sa ville natale pour retomber sous le charme de son amour de jeunesse, pour la simple et bonne raison que son train serait annulé. L’histoire tomberait à l’eau. Une situation que s’apprêtent à vivre de nombreux usagers, non épargnés par la trêve des confiseurs, excédés par les annonces de suppressions de leur train.

Parce que la mobilité est la première des libertés, l’entrave est le premier moyen d’action de certains syndicalistes. Des blocages de dépôts de pétrole aux grèves à la SNCF, en passant par l’obstruction des axes routiers et du transport aérien, toute action de revendication vise à immobiliser un maximum d’usagers. Si la grève est un droit constitutionnel à protéger à tout prix, force est de constater que son esprit originel est dévoyé. La loi du 25 mai 1864 prévoyait de l’encadrer en «punissant l’atteinte au libre exercice de l’industrie et du travail». Son rapporteur Émile Ollivier ajoutait «on ne faisait pas grève contre la nation, mais contre son patron». Or en privant des centaines de milliers de personnes de ce moment familial important, ils s’éloignent de ce vœu et génèrent une frustration importante chez les usagers. Cette frustration pourrait provoquer, espérons-le, un immense mouvement de modernisation. Non pas au sens où l’entendent certains militants syndicaux qui rêvent d’un grand soir et espèrent asseoir un peu plus le pouvoir de leur rente et de leur statut ; mais un véritable outil de progrès, favorisant la concurrence dans trois dimensions essentielles : économique, technologique et sociale.

Nul doute que l’épisode actuel poussera les usagers à réclamer à cor et à cri l’arrivée de nouveaux concurrents sur le marché français.Tison Erwann

Sur le plan économique, cette frustration pousse les acteurs à demander spontanément une ouverture à la concurrence accrue de la SNCF. Les quelques exemples empiriques à notre disposition montrent d’ailleurs que cela fonctionne. L’arrivée, en décembre 2021, de l’italien Trenitalia sur le trajet Lyon-Paris a permis selon une enquête réalisée par Trainline, de faire baisser les prix de 8% sur cette portion, et de 17% sur les voyages Paris-Milan. Le tout avec un volume de passagers en constante augmentation, respectivement +172% et +291%. Le contre factuel est intéressant à observer. Selon la même étude, les billets sur les lignes SNCF non-soumises à la concurrence ont vu dans le même temps leurs prix augmenter, de 6% pour un Paris-Bordeaux à 16% pour un Paris-Lille. L’ouverture à la concurrence profite doublement aux usagers : sur la disponibilité des transports et sur les tarifs qui s’y appliquent. Nul doute que l’épisode actuel poussera les usagers à réclamer à cor et à cri l’arrivée de nouveaux concurrents sur le marché français.

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Sur le plan technologique, cette entrave va favoriser l’adoption cognitive d’innovations structurelles, comme les transports autonomes, permettant de s’affranchir de la nécessité d’un tiers pour circuler. Si le niveau cinq, correspondant à l’autonomie parfaite d’une voiture, est encore assez difficile à imaginer sur nos routes françaises à court terme, ce n’est pas le cas du train, dont la linéarité du parcours sied plus à un automate intelligent. Et cela tombe bien, car la SNCF a annoncé cet automne d’excellents résultats préliminaires pour son projet de Train Autonome Service Voyageurs (TASV). Une fois la technologie présente, il ne reste qu’à convaincre les usagers de l’emprunter. Pour y parvenir, la formule du «désenchantement du monde», de Max Weber convient à merveille. Le sociologue avait théorisé en 1917 que pour inciter ses compatriotes à utiliser le réseau de tramway, il fallait leur en expliquer le fonctionnement concret, afin qu’il ne soit pas associé à de la magie. Ici le besoin de compréhension en ingénierie peut être doublé d’une volonté d’échapper aux tracas des grèves surprises. Ces grèves pourraient constituer une incitation importante pour les Français figurant parmi les plus rétifs au monde en ce qui concerne la technologie autonome. Un sondage Ipsos publié en 2019 montrait ainsi que seuls 24% y étaient favorables, contre 38% des Sud-coréens, 46% des Chinois et 48% des Indiens. La grève de cet hiver, en favorisant un «désenchantement de la norme» incitera les usagers à revendiquer la mise en service de conducteurs non-humains.

Cette société ne pourra survivre à un mouvement d’ampleur appelant ardemment à lui opposer des concurrences économiques, technologiques, et à faire (enfin) connaître aux syndicats, la concurrence sociale.Tison Erwann

Sur le plan social, ce blocage d’un moment précieux pour les usagers, risque d’accentuer un peu plus la défiance latente envers les syndicats et les corps intermédiaires et pousser à demander aux actifs un changement de représentation. Le monopole syndical au premier tour des élections professionnelles, favorisant les centrales historiques et non les individus isolés, pourrait alors céder sous la pression des travailleurs aspirant à de nouvelles formes de représentations et d’actions, plus soucieuses de leur bien-être et plus en phase avec les évolutions du travail.

En jouant l’opinion contre leur direction, les (quelques) syndicalistes bloquant les trains à Noël pensaient faire céder facilement leur hiérarchie. Vu le mouvement de frustration et de colère né de leur action, nous sommes en droit de nous demander s’il ne sera pas un énième clou sur le cercueil de la SNCF, qui rappelons-le a été sauvée à hauteur de 35 milliards d’euros il y a quelques mois, par des contribuables qui doivent chaque année financer à hauteur de 3,3 milliards d’euros un régime spécial permettant à ses agents de partir en retraite en moyenne à 56,9 ans. Cette société ne pourra survivre à un mouvement d’ampleur appelant ardemment à lui opposer des concurrences économiques, technologiques, et à faire (enfin) connaître aux syndicats, la concurrence sociale.


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