Visite de Zelensky à Washington : le dessous des cartes

Par Ronan Planchon et Pierre-alexis Michau LE FIGARO

21 décembnre 2022. Écouter cet article

00:00/06:25

«Ce déplacement montre un rapport, en quelque sorte, de sujétion entre l'Ukraine et Washington, comme un vassal qui se rend auprès de son seigneur.»
«Ce déplacement montre un rapport, en quelque sorte, de sujétion entre l’Ukraine et Washington, comme un vassal qui se rend auprès de son seigneur.» KEVIN LAMARQUE / REUTERS

ENTRETIEN – Jean-Baptiste Noé, rédacteur en chef de la revue Conflits voit dans la rencontre entre Zelensky et Biden et le soutien apporté par les États-Unis à l’Ukraine un moyen, pour Washington, de laver l’affront subi en Afghanistan et de réaffirmer sa puissance sur la scène internationale.

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique et rédacteur en chef de la revue Conflits. Il vient de publier: Le déclin d’un monde : géopolitique des affrontements et des rivalités en 2023. (2022, éd. de l’Artilleur, 288p., 22€.).

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LE FIGARO. – Pour sa première visite à l’étranger depuis la guerre, Zelensky sera reçu ce mercredi à Washington. Comment lire ce déplacement ? Est-il purement symbolique ?

Jean-Baptiste NOÉ. – Ce qui intéressant en premier lieu, c’est que Zelensky puisse se déplacer à l’étranger. Ça veut dire qu’il se sent assez en sécurité vis-à-vis des Russes et envers son propre gouvernement, il ne craint pas d’être renversé, ou que des gens profitent de son absence, comme c’est arrivé à Gorbatchev. Ce déplacement est donc le signe d’une grande confiance et que les choses vont relativement bien.

Le deuxième élément important est le choix du pays, il ne va pas en Europe, il ne va pas à Bruxelles, à Paris, ou à Londres, mais bien aux États-Unis. Ce qui met en lumière plusieurs éléments. Ce déplacementmontre un rapport, en quelque sorte, de sujétion entre l’Ukraine et Washington, comme un vassal qui se rend auprès de son seigneur. Il met aussi en évidence le poids des États-Unis et rappelle que l’Europe ne compte pas vraiment dans la vision américaine. Enfin, cette première visite montre bien que l’on est dans une guerre États-Unis contre Russie via l’Ukraine interposée.

Le président américain va annoncer une nouvelle aide «significative» à l’Ukraine, qui comprendra, selon un haut responsable américain, une batterie de missiles Patriot, c’est-à-dire un équipement de défense antiaérienne perfectionné. Cette nouvelle aide peut-elle avoir des conséquences réelles sur l’issue du conflit ?

Alors c’est dans la continuité des soutiens qui ont déjà été apportés par les États-Unis. Cette aide a notamment pour but de contrer les missiles russes qui font beaucoup de dégâts à la fois contre les villes et contre les infrastructures ukrainiennes. Zelensky en avait donc particulièrement besoin. Cependant, il faudra attendre un peu de temps avant que les équipements soient opérationnels, car les Ukrainiens doivent d’abord être formés par les Américains.

Il y a un an et demi, après leur échec en Afghanistan, on annonçait les Etats-Unis quasiment morts à l’international. Alors que là ils reviennent et font de nouveau la pluie et le beau temps dans les relations internationales.Jean-Baptiste Noé

Cette mesure est aussi un message envoyé aux États-Unis eux-mêmes. En effet, pendant la campagne des midterms, plusieurs démocrates ont exprimé la volonté de limiter l’aide envers l’Ukraine. Ça a été l’un des débats centraux. Or Joe Biden a gagné les midterms, ou plutôt a moins perdu que ce que l’on pensait. Cette action montre donc qu’il reprend la main par rapport à ces démocrates. Et c’est également un message envers les Républicains, qui sont maintenant majoritaires à la chambre des représentants, et qui vont devoir voter pour ou contre ce soutien lorsque le nouveau congrès sera mis en place. Il va alors y avoir un vrai débat sur la question internationale entre les démocrates plutôt interventionnistes et les républicains plutôt isolationnistes. Cette aide est aussi un enjeu de politique intérieure.

La guerre économique qui semble mettre à mal le système économique occidental, oblige-t-elle les États-Unis à intervenir ? Les Américains sont-ils plus concernés qu’on ne le dit par ce conflit ?

Il faut bien considérer que les États-Unis ont été partie prenante du conflit dès le début, dès 2014, bien qu’ils interviennent aujourd’hui de manière de plus en plus ouverte. Mais ce qui est intéressant pour eux, c’est qu’il y a un an et demi, après leur échec en Afghanistan, on les annonçait comme quasiment morts, comme ayant connu une très grande défaite. Alors que là ils reviennent, ils font de nouveau la pluie et le beau temps dans les relations internationales, et l’Afghanistan a été oublié. C’est donc un très beau coup diplomatique et géopolitique pour Joe Biden, ça lave l’affront subi auparavant.

Ils n’ont pas délaissé l’Ukraine qui est un allié depuis toujours, et quand ils disent qu’ils n’abandonneront pas Taïwan, on peut les croire.Jean-Baptiste Noé

Concernant la question économique, les difficultés ne sont pas liées à la guerre en Ukraine, bien qu’elle les ait accentuées. En revanche, l’avantage de cette intervention pour les Américains, c’est que même si ça leur coûte de l’argent, qu’ils noieront de toute façon dans l’inflation, ça ne leur coûtera absolument aucune vie humaine. C’est donc une manière très habile de faire la guerre et d’avoir des succès, sans n’avoir aucun mort à déplorer. La guerre qu’ils mènent est presque la guerre idéale, ils gagnent à tous les coups parce qu’ils sont sûrs de n’avoir aucune pertes qui nuiraient à l’opinion publique.

Et justement, s’il n’y a toujours pas de véritable intervention américaine en Ukraine, est-ce aussi pour signifier à Xi Jinping que leurs forces armées sont entièrement mobilisables en cas d’attaque de Taïwan ?

On peut noter que ce que font les Américains en Ukraine, c’est probablement ce qu’ils feraient en cas d’attaque de Taïwan. C’est-à-dire qu’il y aurait probablement un soutien indirect dans un premier temps, par l’envoi d’armement, de formations… Cette aide à l’Ukraine est donc un message à la Chine, pour leur dire «regardez que ce que l’on fera si vous attaquez Taïwan». Et c’est aussi une manière de leur montrer que les États-Unis n’abandonnent pas leurs alliés. Ils n’ont pas délaissé l’Ukraine qu’ils soutiennent depuis toujours, et quand ils disent qu’ils n’abandonneront pas Taïwan, on peut les croire. Cette guerre est donc tant un conflit contre la Russie, qu’un message à l’égard de la Chine. C’est un véritable signe de puissance et de présence sur la scène internationale.

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Est-ce qu’on peut estimer que cette rencontre entre Kiev et Washington est une réponse à la visite de Xi Jinping à l’ancien président Russe Medvedev, et aux liens qui continuent à se nouer entre la Chine et la Russie ?

On voit effectivement très bien l’axe qui se met en place, il y a d’un côté Ukraine/États-Unis, et de l’autre Chine/Russie. Cependant, il faut bien noter que la relation entre la Chine et la Russie est bien plus complexe qu’entre Kiev et Washington, la Chine n’est pas un soutien indéfectible. Évidemment, Xi Jinping vient manifester son soutien à la Russie par cette visite, bien que ce soutien soit assez léger, mais on ne connaîtra jamais la nature des échanges, et peut-être qu’il va en profiter pour dire à la Russie de mettre un terme au conflit. Les Chinois, eux, ont tout intérêt à ce que la guerre russo-ukrainienne se termine assez rapidement, l’enjeu de cette entrevue sera peut-être aussi de trouver un terrain de négociation.


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