LES GRÉVISTES SNCF SE SACRIFIENT POUR VOUS (PARAÎT-IL)

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Pendant Noël, seuls 2 trains sur 5 seront en circulation.

©PHILIPPE LOPEZ / AFP

Faire grève, le seul moyen d’obtenir des droits ? Radioscopie d’une escroquerie intellectuelle

Alors que la grève à la SNCF pour les fêtes fait beaucoup parler, ses défenseurs soulignent que la grève est le seul moyen d’obtenir des droits et que les grévistes défendent à la fois leur droit et celui des autres. 

Jean-François Amadieu et François Garçon. ATLANTICO. 23 décembre 2022

Atlantico : Alors que la grève à la SNCF pour les fêtes fait beaucoup parler, ses défenseurs soulignent que la grève est le seul moyen d’obtenir des droits et que les grévistes défendent à la fois leur droit et celui des autres. Dans quelle mesure est-ce une escroquerie intellectuelle ?

François Garçon : Il est clair qu’en France, la grève, sauvage, perlée ou totale n’a rien d’une « escroquerie intellectuelle » pour les intéressés. Pour s’en persuader, il faudrait voir ce que ces grévistes arrachent à l’issue de leur mouvement. Est-on même certain que les jours de grèves ne sont pas payés, avec un échéancier qui agrée aux grévistes. Quand j’observe les droits sociaux (jours de congés, récupération, retraites, primes, comité d’entreprise, etc.) des salariés de la SNCF, de la RATP et d’Air France, j’incline plutôt à penser que les grévistes, chaque fois, font une excellente affaire. Une excellente affaire qui coûte cher à tous ceux qui n’appartiennent pas à ces monstres publiques, gavés de subventions, de dotations en tous genres.

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Je me permets ici un aparté : je note cette fois un changement dans les médias : habituellement, les micro-trottoirs nous abreuvent de témoignages ou l’empathie pour les grévistes l’emporte largement sur le mécontentement des cocus. Là, et ça me semble une première, notamment sur le service public radiophonique, les râleurs sont en nombre et s’expriment en termes crus. Sans doute beaucoup de journalistes sont-ils personnellement impactés par ces grèves. Allez savoir….   

Jean-François Amadieu : Nous sommes prisonniers d’une culture française, celle de la « gréviculture », une culture du conflit plutôt que de la négociation. Dans les comparaisons internationales, nous sommes le pays avec le plus de conflits. Tout le monde s’est habitué, depuis longtemps, au fait qu’on obtenait des résultats par la violence, le conflit, la grève. De la révolution aux Gilets jaunes, ça a été le cas. Il y a évidemment d’autres moyens de le faire dans l’absolu. Mais le problème c’est que dans la situation française nous avons pris trop l’habitude de régler nos conflits ainsi. Les Français adorent les grèves, ils les soutiennent largement, sauf quand elles les concernent. C’est pour ça que les grèves SNCF sont souvent impopulaires.  

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Selon les données de Statista, la France est championne du monde de la grève (114 jours de grève pour 1000 salariés par an), tandis que la Suisse est à 1 jour de grève par 1000 habitants.  Y-a-t-il une corrélation entre jour de grève et acquis sociaux ?

François Garçon : Je vais répondre en m’abritant derrière le propos très clair d’un ancien ambassadeur suisse à l’OCDE, Ulrich Lehner. Lors d’un récent colloque tenu au CNAM, il disait ceci : « La Suisse est la nation européenne qui fait le moins la grève, avec une seule journée de travail perdue par année pour 1000 actifs suite à un mouvement de grève. En France, le nombre serait de 139 jours perdus pour 1000 actifs »[1]. En 2017, Médiapart écrivait : la Suisse « reste en queue de peloton des pays européens (pour les jours de grève). Avec une moyenne annuelle de deux jours de travail perdus pour 1000 salariés lors de la dernière décennie, elle est loin derrière le Royaume-Uni (23 jours de perdus), la Belgique (71) ou la France (123) »[2]. Si j’en juge donc par le différentiel entre jours de grèves en France (himalayen) et, par exemple, les salaires en Suisse (salaire médian brut mensuel : 5700 euros), j’en déduis qu’il n’existe pas de lien mécanique entre la grève et les acquis sociaux. Les acquis sociaux sont la résultante de l’efficacité de l’économie et des compromis que font les deux parties en présence dans la salle de négociation pour se partager ces gains de productivité. Je crains, qu’en France, les deux parties s’interdisent jusqu’à imaginer pouvoir faire un compromis, assimilé mentalement à un abandon de poste, à une retraite honteuse, à une capitulation. Nous sommes gouvernés par des premiers de la classe, une élite scolaire arrogante, sûre d’elle en raison des diplômes qu’elle arbore comme autant de décorations. Cette engeance n’a guère de crédibilité face à des syndicalistes qui savent que dans un an leurs interlocuteurs auront changé. Pour les syndicalistes, le moteur de la grève n’est pas dénué d’intérêt. Mon directeur de thèse, Marc Ferro, avait étudié comment les permanents, dans les soviets, en 1915, 1916, poussaient à la radicalisation des revendications pour une raison très rationnelle : un compromis avec le patronat russe les aurait obligés à retourner devant leurs machines. Or, et on les comprend, eux n’y tenaient pas du tout. D’où leur radicalité extrême…

Jean-François Amadieu : Il y a effectivement des pays en Europe qui ont des acquis sociaux sans faire la grève ou très peu : la Suisse, l’Allemagne, les pays nordiques. La grève n’est pas le seul moyen d’obtenir des résultats, dans un système où il y a une culture et une pratique de négociation. Il faut des syndicats et un patronat raisonnables. En France, nous avons du mal à avoir cela. Historiquement, nous avons légalisé la grève puis les syndicats et la négociation dans un troisième temps seulement. Que ce soit la Suisse ou l’Allemagne, ce n’est pas ou plus dans leur culture nationale de faire ainsi. Ce n’est pas un enjeu de mentalité des peuples eux-mêmes mais de mécanismes qui ont été mis en place différemment. Le problème, c’est que chaque conflit confirme qu’on ne s’y prend pas comme il faudrait. Celui que nous vivons actuellement ne fait pas exception. Le gouvernement a insisté pour que les négociations prévues vendredi matin aient finalement lieu ce jeudi soir. C’est assez ridicule. Il y a eu le même problème chez Total. C’est une part du mal français, mais on peut le changer. Le problème, c’est qu’il faut changer plusieurs choses. Nos syndicats sont divisés, politisés, faibles, etc. Tout cela complique les choses et rend difficile d’arriver au même point que l’Allemagne ou la Suisse.

Comment s’y prendre autrement ?

Jean-François Amadieu : Il y a plusieurs idées simples. D’abord, on ne peut pas espérer changer les choses sans une vraie négociation. Heureusement, nous progressons, mais pas suffisamment. La deuxième idée, qui n’existe pas en France, ce sont les clauses de paix sociales. Un accord avec les syndicats qui fait que pendant plusieurs années il est garanti qu’il n’y aura pas de grèves, du tout. Les pays qui ont peu de grèves ont ce système. Ensuite, les pays qui font peu grève sont aussi ceux qui ont des syndicats puissants. Nous en avons trop, ils sont en compétition les uns avec les autres, ont tous à peu près le même poids, mais ne sont pas sur la même ligne, ce qui complique significativement les choses. Il y a aujourd’hui quatree syndicats représentatifs à la SNCF, c’est impossible. Donc il est tout à fait possible d’avoir des acquis sociaux en faisant disparaître la grève, mais pour cela il faut réunir des éléments qui ne sont pas en place en France.

La haute conflictualité sociale, comme en France, peut-elle être, à l’inverse, entraîner une perte de richesses ?

François Garçon : Vous parlez de « haute conflictualité sociale » à propos de la France. Si vous observez la statistique sur la longue durée (cinquante ans), la grève est un mode d’action en déclin. Est-ce lié à la disparition des activités industrielles et à l’évaporation des fortes concentrations de salariés en ateliers et en usines ? Très certainement. Les métiers de services se prêtent mal à l’action collective. En revanche, il faudrait étudier les statistiques à la SNCF, à la RATP ou à Air France : je ne suis pas certain que ces secteurs ultra-protégés qui, pour les deux premiers échappent à toute réelle concurrence, soient affectés par le même déclin.

Là encore, si les usagers avaient la possibilité de basculer sur un mode alternatif de déplacement, les grévistes perdraient de leur pouvoir de nuisance et donc de leur capacité à décrocher des avantages sociaux au motif que leurs métiers sont, nous disent-ils, si pénibles : j’ai tendance à croire que les serveurs dans les bistrots, les cuisiniers, les couvreurs, les maçons, les flics font des métiers à forte astreinte sans disposer d’armes de sur-nuisance. Et si les métiers à la SNCF ou la RATP étaient si pénibles, pourquoi donc les titulaires s’acharnent-ils à y placer leurs enfants ? 

Jean-François Amadieu : Les conflits sociaux, quand ils sont importants, ont un coût économique. Il faut raison garder. Si l’on regarde le nombre de jours perdus par an, ce n’est pas un chiffre ingérable. Le problème c’est moins le coût économique que la concentration des grèves dans certains secteurs, les transports par exemple. Le principal problème à résoudre est donc d’assurer le service public pour éviter des désagréments aux usagers. Mais la multiplication des grèves nuit aussi à l’image de la France. Malgré tout, il est certain qu’un modèle sans conflit sera plus économique, d’autant plus que les conflits sont longs et durs. Les conflits d’envergure, qui concernent beaucoup de salariés, comme cela pourrait avoir lieu pour les retraites, ont évidemment un coût irrattrapable et non anecdotique.

Ce qui est désespérant, c’est que comme la France fonctionne comme nous l’avons décrit, il va y avoir un accord, quelque chose va être conclu. Mais on a perdu du temps et on aurait pu éviter les problèmes de ce week-end. Total avait dit, après coup, « on aurait pu éviter cette grève » mais n’était pas prêt à négocier tout de suite. Si l’on a le coût de la grève, les perturbations et que finalement la direction cède, à quoi bon ? On laisse pourrir la situation et finalement on cède, ce qui confirme les grévistes dans l’idée qu’il faut aller au conflit pour obtenir quelque chose. 

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