Pierre-André Taguieff contre les déconstructeurs 

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Pierre Lurçat  CAUSEUR

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31 décembre 2022

Pierre-André Taguieff contre les déconstructeurs
Pierre-André Taguieff en 2007 © Sipa. 

Le dernier essai du philosophe Pierre-André Taguieff (Pourquoi déconstruire ? H&O éditions), revient aux origines de la radicalité intellectuelle contemporaine.


« Déconstruire » : le mot est sur toutes les lèvres et dans tous les débats intellectuels depuis plusieurs décennies. Mais il a pris récemment un sens nouveau – et encore plus radical – reflet de notre époque qui voit l’émergence d’un nouvel obscurantisme totalitaire. Dans son dernier livre, Pierre-André Taguieff explore les origines philosophiques de la « déconstruction », en remontant à Nietzsche et aux lectures idéologiques et souvent déformantes qui en ont été faites, depuis Heidegger jusqu’à Derrida.

Manipulation idéologique

L’enjeu du livre dépasse toutefois de beaucoup la simple histoire des idées et son sujet très actuel revêt une importance cardinale, à la fois politique et philosophique. Comme l’explique l’auteur, « depuis la fin des années soixante s’est progressivement installée, dans les milieux universitaires et plus largement dans l’opinion du public cultivé en Europe de l’Ouest comme aux États-Unis, l’idée que la philosophie ne pouvait plus être une recherche de la vérité, une quête du sens (…) et qu’elle devait être désormais une activité de déconstruction sans limites des textes philosophiques ».

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L’utilisation du mot déconstruction repose dans cette perspective, comme l’explique Taguieff, sur une méprise, voire sur une manipulation idéologique. Au sens premier, chez Heidegger par exemple, il s’agissait de déconstruire les concepts métaphysiques pour retrouver l’expérience originelle, selon la méthode phénoménologique. Par la suite, le concept a été récupéré par différents auteurs sur les deux rives de l’Atlantique, et notamment par Jacques Derrida en France, que certains considèrent comme le « père de la déconstruction ».

Pierre-André Taguieff consacre des pages éclairantes et parfois drôles au « mélange de futilité, de cuistrerie et de préciosité » de Derrida et de ses disciples, montrant comment celui-ci a « inventé un type de jeu philosophico-littéraire aussi laborieux qu’ennuyeux ». Mais le caractère souvent ridicule des « dé-constructionnistes » de tout poil ne doit pas faire perdre de vue la dangerosité de leur entreprise, dont sont issus les mouvements intellectuels les plus radicaux actuels, comme le post-colonialisme, la théorie du genre et le wokisme. À cet égard, l’intérêt majeur du livre est de retracer la généalogie de tous ces mouvements et d’exposer leur articulation interne, et la manière dont ils participent tous d’une même entreprise de criminalisation de la civilisation occidentale. 

Généalogie du décolonialisme

L’auteur mentionne ainsi Claude Lévi-Strauss, parmi les nombreux ancêtres des tendances destructrices actuelles. Ce dernier, dès 1950, faisait en effet de l’Occident judéo-chrétien le « coupable » de tous les maux, en l’accusant d’avoir engendré le colonialisme, le fascisme et les camps d’extermination. Mais, aux yeux de Lévi-Strauss, ces crimes ne constituaient pas la trahison de l’idéal humaniste occidental, mais bien sa conséquence ultime, le « péché originel » étant pour lui la distinction établie entre l’humain et les autres espèces. Et l’ethnologue en tirait la conséquence, en affirmant que le but des sciences humaines n’est pas de constituer l’homme mais de le dissoudre.

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La dénonciation de l’ethnocentrisme occidental allait aboutir, quelques décennies plus tard, aux mouvements décolonialistes et à tout le magma radical anti-occidental, anti-humaniste et antisioniste actuel. Taguieff observe le « paradoxe tragi-comique du décolonialisme » qui, en dénonçant une « pensée blanche », réintroduit et banalise « dans le discours académo-militant l’essentialisme et l’ethnocentrisme », en inversant le racisme blanc en racisme anti-Blancs. Un livre important.

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