Renforcement du partenariat OTAN-UE : Bruxelles toujours plus alignée sur Washington

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Frédéric Lassez 12 janvier 2023 BOULEVARD VOLTAIRE

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C’était à une époque où la politique étrangère de la France restait encore influencée par un surmoi gaullien qui faisait de la souveraineté un impératif catégorique non négociable. En novembre 1991, à Rome ,se tenait un sommet de l’OTAN alors que l’URSS se disloquait sous les yeux incrédules des Occidentaux. La question qui se posait alors était celle de l’avenir d’une organisation de défense collective qui trouvait son origine et sa finalité dans la volonté de faire face à une menace soviétique qui disparaissait.

Le rideau de fer était tombé et la fin de la guerre froide semblait ouvrir soudainement la possibilité d’une refondation des relations Est-Ouest transformant l’Europe en un vaste espace de coopération et de sécurité de Lisbonne à Vladivostok.

Mikhaïl Gorbatchev avait proposé de bâtir une « maison commune » paneuropéenne et François Mitterrand, à sa suite, en décembre 1989, avait lancé l’idée d’une « confédération européenne ». Les Américains ne voulaient cependant pas d’une refondation de l’Europe sur des bases susceptibles de menacer leur leadership, voire de les exclure. Redonner un sens nouveau à l’OTAN et neutraliser le projet d’une défense européenne autonome constituaient donc pour eux des enjeux majeurs. Il fallait réformer les structures euro-atlantistes afin d’assurer leur pérennité.

Au sommet de Rome, un « nouveau concept stratégique » de l’OTAN avait alors été proposé qui ne reposerait plus sur une logique de confrontation mais sur une « conception élargie de la sécurité » incluant des risques liés à de « graves difficultés économiques, sociales et politiques »(concept stratégique de l’OTAN, 7 novembre 1991).

Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, présent à l’époque à Rome, avait rapporté dans un livre entretien paru en 2013 (Diplomatie sur le vif, Presses de Sciences Po), les craintes de François Mitterrand de voir les Américains transformer l’OTAN en une « Sainte-Alliance » qui, sur le modèle de celle qui s’était formée en 1815, se donnerait pour mission de régenter tous les problèmes de l’Europe et même au-delà.

George Bush avait en effet déclaré : « L’Alliance a été utile, il ne faut pas la détruire, il faut la consolider et je serai amené, dans l’avenir, à vous faire des propositions sur l’utilisation que l’on peut faire de l’OTAN dans tous les conflits du monde. » À quoi Mitterrand avait répondu : « Dans le fond, ce que vous proposez, c’est une résurrection de l’Alliance de Vienne, la Sainte-Alliance. Pas question que la France entre dans ce système. »

Trente et un an plus tard, la France s’est débarrassée depuis longtemps de son surmoi gaullien et s’est désormais parfaitement intégrée au « système » otanien. Et pour ce qui est de la « souveraineté européenne » chantée par Emmanuel Macron, elle demeure plus que jamais indissociable d’une Alliance atlantique dont les États-Unis n’ont pas l’intention de lâcher le gouvernail.

Le 10 janvier dernier, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, le président du Conseil européen, Charles Michel, et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, se sont retrouvés au siège de l’OTAN pour signer une déclaration conjointe visant à renforcer et à élargir davantage le partenariat stratégique entre l’OTAN et l’Union européenne. Parmi les objectifs affichés, « préserver la paix, la liberté et la prospérité dans la zone euro-atlantique » mais aussi « accroître la sécurité en Europe et au-delà ». L’Alliance atlantique prétend bien devenir, comme Mitterrand le craignait, un « directoire du monde »échappant toujours plus à sa vocation originelle.

Le conflit ukrainien aura, de ce point de vue, constitué pour Bruxelles comme pour Washington une formidable occasion d’accélérer, vis-à-vis des États-nations européens, une double captation de souveraineté.

La première, incarnée par l’activisme d’Ursula von der Leyen, se traduit, dans le prolongement de la crise du Covid, par une volonté d’extension des prérogatives de la Commission européenne : coordination de l’achat de vaccins, financement d’un plan de relance de plus de 700 milliards d’euros et, surtout, soutien à l’Ukraine à grand renfort de déclarations tonitruantes, de paquets de sanctions et de livraison d’armes. Dans Marianne, en novembre 2022, l’eurodéputé François-Xavier Bellamy évoquait un « fédéralisme clandestin ».

La deuxième captation de souveraineté procède de l’arrimage de l’Union européenne à l’OTAN. Pour bien en comprendre les enjeux, il faut mesurer à quel point l’Alliance atlantique s’est transformée depuis 1949. Non seulement elle s’est élargie à l’Est, mais elle est surtout sortie de son ancrage régional euro-atlantique pour intervenir en différents points du monde au nom de la « sécurité internationale », comme le président Bush l’avait évoqué en 1991 au moment de la chute de l’URSS.

En réalité, l’OTAN s’aligne sur l’agenda stratégique américain qui a fait de la Chine sa priorité. Après la confrontation bipolaire de la guerre froide et le moment unipolaire qui lui a succédé, les États-Unis considèrent être désormais entrés dans une nouvelle ère que les documents de l’OTAN décrivent comme « le retour de la compétition géostratégique, un phénomène lié au comportement agressif de la Russie et à la montée en puissance de la Chine ».

Si, du côté de l’OTAN, on ne cesse de proclamer que la guerre en Ukraine a permis de renforcer l’alliance euro-atlantique, on oublie de dire que, dans le même temps, elle a aussi contribué à renforcer un couple sino-russe qui pourrait bien fédérer derrière lui une alliance anti-hégémonique menaçant l’imperium américain.

Dans un contexte de guerre hybride, il devient alors nécessaire d’associer aux moyens militaires des outils politiques, technologiques et économiques, comme les politiques de sanctions. D’où l’importance, pour les Américains, d’interfacer au maximum l’OTAN avec l’Union européenne.

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Frédéric Lassez

Chroniqueur à BV, juriste en droit privé, DEA de philosophie du droit

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