L’Occident contre le reste du monde

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par Marco Carnelos.  Middle East Eyes

Le récent sommet organisé à Abou Dabi confirme l’émergence d’un nouvel ordre mondial, une évolution dont les répercussions géostratégiques sont colossales.

« Nous continuons de compter sur les États-Unis pour notre sécurité, mais nous aimerions également avoir des relations économiques et commerciales normales avec tous les autres pays ». Tel a été, en substance, le message clé envoyé par Anwar Gargash, conseiller de haut rang du président émirati Mohammed ben Zayed, lors du Débat stratégique d’Abou Dabi qui s’est tenu en novembre.

Ce rendez-vous est un forum stratégique annuel organisé par l’Emirates Policy Center. La dernière édition en date a eu deux issues majeures : la mise en lumière des dynamiques en jeu autour d’un nouvel ordre mondial appelé à remplacer ou du moins à intégrer l’ordre actuel dirigé par les États-Unis, ainsi que l’éloignement du débat par rapport aux termes de référence intellectuels habituellement avancés par l’Occident.

Il a ainsi été possible de discuter de la guerre en Ukraine, de la vision américaine du monde, du rôle de l’Europe, de la Chine et des pays du Moyen-Orient, de la géoéconomie de la concurrence stratégique axée sur les denrées alimentaires et le changement climatique, de la géostratégie des transitions énergétiques ou encore de la course à l’hégémonie dans la sphère numérique, avec la contribution d’experts venus de tous les continents.

Le message véhiculé par le pays hôte résume parfaitement la dialectique actuelle d’un nouvel ordre mondial qui, en simplifiant à l’extrême, pourrait être considéré comme une histoire entre l’Occident et le reste du monde.

L’Occident englobe les démocraties occidentales alignées sur les États-Unis et organisées au sein de la fameuse triade G7-OTAN-UE. L’autre catégorie est une variante restreinte de ce que l’on connaît mieux sous le nom de Sud. Elle comprend tous les pays qui n’adhèrent pas automatiquement aux opinions et aux discours de l’Occident – ou qui préfèrent du moins ne pas être forcés de les adopter. 

Une réédition du mouvement des non-alignés

Le reste du monde est une sorte de réédition du mouvement des non-alignés des années 1960 et 1970, à ceci près qu’à l’époque, le système mondial présentait une configuration bipolaire : les États-Unis face à l’URSS. La situation au XXIe siècle est plus kaléidoscopique : le moins que l’on puisse dire, c’est que les points de vue russes et chinois sont souvent partagés par le reste du monde.

L’Occident perçoit la période actuelle comme un point d’inflexion de l’histoire où les démocraties doivent être mobilisées pour résister à l’assaut des autocraties, la Russie et la Chine jouant le rôle des principaux méchants.

On assiste à un effort effréné visant à aligner autant de pays que possible derrière une politique dont le but est d’isoler Moscou et de concurrencer et/ou restreindre Beijing. Jusqu’à présent, cette politique a échoué.

Le reste du monde craint une escalade militaire en Ukraine et à Taïwan, ainsi que les vastes conséquences économiques de ces tensions qui pourraient compromettre la croissance mondiale, qui plus est après les fortes perturbations causées par la pandémie de Covid-19.

Cette attitude n’est pas fondée sur une hostilité envers l’Occident, mais simplement sur un désir de ne pas se laisser happer par ce qui semble être une spirale de plus en plus incontrôlée.

Du point de vue du reste du monde, l’Occident ne souhaite pas renoncer à sa primauté séculaire et se montre ainsi très sceptique à l’égard d’un ordre mondial multipolaire. De son côté, l’Occident a encore du mal à comprendre (ou à accepter) la position du reste du monde. Il pourrait s’agir d’une lacune cognitive innocente, mais celle-ci pourrait avoir un impact important sur la dynamique mondiale du pouvoir.

Premièrement, il n’est plus possible de considérer comme acquis que la plupart des problèmes ou des défis perçus par l’Occident doivent être partagés comme tels avec le reste du monde.

Pendant six décennies, le détachement de nombreux pays asiatiques et africains du colonialisme occidental est resté conditionné par une attitude consistant encore à observer le monde à travers des prismes intellectuels occidentaux. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Une grande partie du reste du monde observe différemment la guerre en Ukraine. Si l’invasion russe a été déplorée (et non condamnée) à l’Assemblée générale de l’ONU, il n’a pas non plus été question de s’associer aux sanctions occidentales contre Moscou. Il y a donc de quoi inciter les deux rives de l’Atlantique à revoir certaines de leurs hypothèses.

Deuxièmement, il ne fait aucun doute que la protection des droits de l’homme et le respect du droit international doivent être des priorités mondiales absolues. Pourtant, une grande partie du reste du monde considère la première question comme un sujet instrumentalisé par les États occidentaux pour servir des intérêts politiques spécifiques, et la seconde comme un exemple flagrant des grands écarts fréquents de l’Occident entre ses principes et ses actes. 

Troisièmement, la domination financière de l’Occident est perçue avec un ressentiment croissant. L’affirmation répétée d’un penchant pour une instrumentalisation du dollar et l’exclusion de certains pays du circuit financier mondial sont considérées comme injustes.

Des alternatives au système SWIFT contrôlé par l’Occident pour les transactions financières et au dollar américain pour les échanges commerciaux sont envisagées. Bien que ces tentatives soient encore embryonnaires et qu’il soit loin d’être certain qu’elles aboutissent, elles témoignent d’un malaise généralisé et croissant.

Il serait facile de conclure que de telles positions cachent un manque d’empathie envers la souffrance du peuple ukrainien, des bilans nationaux embarrassants en matière de droits de l’homme, une attitude égoïste ou indifférente ou un sentiment général anti-américain ou un anti-occidental. Une telle conclusion serait erronée.

Une libération mentale

Le reste du monde souhaite entretenir de bonnes relations avec toutes les nations. Il n’aime pas être impliqué dans des confrontations et, surtout, il souhaite se débarrasser de ce qu’il considère comme une domination intellectuelle occidentale sur la politique internationale. Ce tournant de l’histoire constitue également une sorte de libération d’une cage mentale.

Le dernier débat stratégique d’Abou Dabi a reflété cet état d’esprit, tout comme la résilience russe, la suffisance américaine, le calme chinois, la perplexité européenne, mais aussi et surtout une prétendue erreur de calcul en matière de transitions énergétiques.

Des chercheurs considérés comme proches du président Vladimir Poutine ont souligné la résilience de la Russie, mais ont également reconnu une erreur de calcul autour de l’Ukraine et affirmé que Moscou avait pris la décision délibérée de s’isoler de l’Occident en tant que « forteresse Russie », au moins pour la prochaine décennie.  

Les intervenants américains, visiblement soulagés par les résultats des élections de mi-mandat aux États-Unis, affichaient un regain de confiance. La vague rouge largement anticipée ne s’est pas matérialisée et le message qui en a découlé est que la politique étrangère américaine ne devrait pas changer.

Un intervenant a fièrement confirmé que l’unipolarité et l’exceptionnalisme continueraient d’être les étoiles polaires de la politique étrangère washingtonienne.

Les intervenants européens incarnaient le dilemme pesant entre la souffrance économique considérable imposée par les conséquences des sanctions contre la Russie et la nécessité d’honorer les valeurs communes euro-atlantiques, qui exigent de punir Moscou et de soutenir Kyiv. Ce dilemme a un coût énorme pour l’économie européenne.

Les experts chinois, quant à eux, ont fait preuve de calme et de confiance. Ils ont clairement renvoyé l’impression que le temps jouait en leur faveur, compte tenu de l’importance du pays dans l’économie mondiale et de ses chaînes d’approvisionnement, sans parler de ses progrès militaires.

Le message le plus inquiétant est toutefois venu de certains experts en énergie, selon lesquels la crise énergétique a commencé un an avant la guerre en Ukraine et est alimentée par des politiques hâtives visant à accélérer la transition verte.

Un désinvestissement excessif vis-à-vis des combustibles fossiles créera un vide que les énergies renouvelables ne pourront combler rapidement. La guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie compliquent encore cette crise, tandis que le plafonnement des prix du pétrole ne fera qu’aggraver la situation.

La triste conclusion est que l’acte téméraire de Poutine a retardé de plusieurs années la transition énergétique de l’Europe – et que le pétrole et le gaz continueront, du moins pendant un certain temps, d’accompagner la naissance douloureuse d’un nouvel ordre mondial. 

source : Middle East Eyes

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