Par Dominique Reynie LE FIGARO
16 fgévrier 2023
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TRIBUNE – Invitée jeudi 9 février, sur France Inter, la ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, a laissé planer la menace de priver CNews et C8 du droit d’émettre. Au mépris de la liberté d’opinion et du pluralisme, elle revendique ainsi la dimension partisane et militante de son action à la tête du ministère, estime le directeur général de la Fondapol.
Dominique Reynié est professeur des universités et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, un think-tank libéral.
Le 9 février 2023, la ministre de la Culture, Mme Rima Abdul Malak, était l’invitée de France Inter. Au cours de l’entretien, la ministre n’a pas manqué de confirmer ce que l’on attendait d’elle à propos des médias: «Moi, mon enjeu il est de préserver au maximum l’indépendance de l’audiovisuel, public et privé, de préserver la liberté des journalistes, la liberté de la presse.» Mais ce discours classique, cependant rassurant, a volé en éclats lorsque la ministre a été invitée à réagir aux propos tenus par Cyril Hanouna sur C8, le 16 janvier dernier, où, dans une diatribe contre France Télévisions et Radio France, il concluait par un tonitruant «Privatisez-moi ça! On pourrait payer des hôpitaux avec ça!»Les mots avaient été rappelés à l’antenne par Nicolas Demorand.
Rima Abdul Malak a jugé ces propos «inadmissibles» sans pouvoir dire pourquoi l’idée d’une privatisation de l’audiovisuel public était soudain devenue intolérable, alors que l’on pourrait la considérer irréaliste, inadaptée ou incongrue, mais qui ne relève assurément pas de la diffamation, de la fausse nouvelle, de l’appel à la haine, à la violence, ni ne remet en cause la sécurité de l’État.
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On pourrait admettre d’abord que le mot «inadmissible» utilisé dans le feu de la discussion n’était pas employé dans son sens littéral, mais on découvre ensuite que la ministre l’assumait complètement puisqu’elle est allée jusqu’à laisser planer la menace de priver CNews et C8 du droit d’émettre. Préciser, comme elle l’a fait aussitôt après, que cette décision n’était pas de son ressort mais de celui de l’Arcom n’a pas dissipé le malaise. D’autant moins que l’attaque s’est faite plus pesante encore lorsque la ministre a assuré que Cyril Hanouna était «en train de relayer cette proposition que Marine Le Pen avait mise dans son programme», ce qui voulait signifier que la proposition de privatiser l’audiovisuel, devenue selon Mme Abdul Malak la marque d’une pensée d’extrême droite, était donc à proscrire du débat public. De tels raccourcis laissent pantois.
Politisation assumée
Poussant plus avant, oubliant les principes d’indépendance de l’audiovisuel public et privé, de pluralisme et de liberté d’opinion qu’elle avait réaffirmés initialement, la ministre de la Culture, et c’est le second aspect marquant de son entretien, revendique sans masque la dimension partisane et militante de son action à la tête du ministère:«Je me bats tous les jours, à mon niveau, en tant que ministre de la Culture pour lutter contre les idées du Rassemblement national.» Si Rima Abdul Malak peut exprimer son hostilité à l’égard d’une formation politique, on se demande en revanche ce qui l’autorise à engager ainsi son ministère dans un combat idéologique et partisan. On s’interroge conséquemment sur les effets d’une telle conception de l’action ministérielle, sur les décisions prises en ce domaine, sur les financements, les nominations, etc.
Comment vous pouvez nous assurer que demain, le successeur d’Emmanuel Macron, parce qu’il ne va pas goûter, un reportage sur France Inter, décide de diviser par deux le budget de l’audiovisuel public ?Léa Salamé
Les journalistes auraient pu réagir pour défendre la liberté de la presse en présence d’un membre du pouvoir exécutif ouvrant la perspective d’une fermeture de deux rédactions pour diffusion d’opinions déplaisantes. Ils pouvaient également s’inquiéter qu’une politisation assumée du ministère de la Culture fournisse à une majorité future le droit d’en faire autant, suivant une orientation idéologique différente. Tout autrement, la question posée par Léa Salamé fut: «Comment vous pouvez nous assurer que demain, le successeur ou la successeur d’Emmanuel Macron, parce qu’elle ne va pas goûter ou il ne va pas goûter, un reportage sur France 2 ou sur France Inter, ou une enquête, ou parce que tout simplement c’est le fait du prince, décide de diviser par deux le budget de l’audiovisuel public? Comment il y a des garanties pour que cela ne soit pas fait?».
En écoutant la réponse de la ministre, Léa Salamé a justement noté qu’elle n’apportait aucune garantie: «Mais il n’y a pas de garantie en fait, si demain l’Assemblée nationale est d’un autre bord politique, il n’y a pas de garantie pour l’audiovisuel public.» La ministre n’a en effet pas su répondre à cette question, au point d’en appeler, avec quatre ans d’avance, au déjà cacochyme «front républicain»: «Ça dépend de quel bord politique on parle. Aujourd’hui, il y a un parti, le Rassemblement national, qui réclame la privatisation de l’audiovisuel public, ce n’est que celui-ci qui réclame la privatisation de l’audiovisuel public, donc battons-nous tous les jours pour empêcher qu’il arrive au pouvoir.»
Combat inapproprié
L’entretien nous replonge dans l’atmosphère des années 1980-1990, cette époque où la gauche triomphante affichait des ambitions sans limite dans les domaines culturel et médiatique, dans lesquels elle voyait l’arme suprême de la victoire idéologique, en particulier dans sa lutte politique à la fois contre et avec Jean-Marie Le Pen dont les performances électorales se situaient autour de 15 %. Mais à l’époque, la gauche était capable de réunir la majorité des suffrages exprimés, et la droite de lui succéder. En 2022, le PS et le PC, ce qu’il reste de cette gauche d’antan, représentent ensemble 4,1 % des suffrages à l’élection présidentielle, 8,7 % avec les écologistes. En revanche, depuis 2002, le FN/RN a participé trois fois au second tour de la présidentielle, avec un score bondissant de 20 % à 42 %. On voit au passage que malgré les résultats pitoyables des artisans de la lutte contre l’extrême droite, rien ne semble pouvoir les convaincre de réviser leur stratégie.
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Dans ce nouveau contexte, la question se pose de savoir à quelle majorité d’appui songe Rima Abdul Malak lorsqu’elle assume une telle politisation de son ministère? La phrase, devenue célèbre, imprudemment lancée par André Laignel à l’adresse de Jean Foyer, à l’Assemblée nationale, le 13 octobre 1981, «vous avez juridiquement tort, parce que vous êtes politiquement minoritaire», venait au moins de la victoire historique de François Mitterrand à l’élection présidentielle, brillamment confirmée par des législatives offrant à la gauche 44 députés communistes et 285 socialistes, soit 67 % des 490 membres de l’Assemblée nationale.
Pour la gauche comme pour la droite, ce monde n’est plus. Mais la réélection d’Emmanuel Macron n’a pu donner lieu à une telle confirmation parlementaire. Le paysage demeure entièrement dynamité. L’action du pouvoir exécutif en est fortement contrainte. Les majorités sont d’autant plus incertaines que l’on ne peut compter pour rien les 88 députés RN et les 74 députés LFI. Et si l’on appelle au barrage contre le RN, on voit mal comment il pourrait associer LFI dont les invectives, les insultes, les comportements tapageurs ou menaçants montrent assez que cette formation ne peut qu’inquiéter quiconque est attaché au pluralisme, au débat et à la liberté d’opinion.
Dans une telle situation, dont rien ne dit à ce jour qu’elle ne se dégradera pas d’ici 2027, le discours de Rima Abdul Malak n’est pas sans faire courir un risque à l’audiovisuel public qu’elle veut protéger. Au moment où, à l’Assemblée nationale, le financement de ce secteur fait l’objet de débats ne portant plus sur le montant de la redevance mais, pour la première fois, sur la part des ressources de la TVA que l’on va destiner à l’audiovisuel public, il n’est pas certain qu’il soit approprié d’engager le ministère dans un tel combat, a fortiori si ce combat est initié par une opération périlleuse consistant à exclure le premier groupe parlementaire d’opposition pour tenter de fédérer les autres groupes que la perspective des prochains scrutins, en 2024, 2026 et 2027, va conduire à s’opposer entre eux.