Immigration: comment la Suède repense drastiquement sa politique d’asile

Par Slim Allagui. LE FIGARO

11 avril 2023

Contrôle de police de migrants, à Malmö, en 2015. Cette année-là a vu l’arrivée de 163 000 réfugiés en Suède et le basculement de l’opinion publique.  ASGER LADEFOGED/AFP

RÉCIT – Avec l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de centre droit soutenu par un parti d’extrême droite, le royaume souhaite se défaire de son image de terre d’accueil.

Saleh scrute anxieusement le panneau d’affichage de la gare de Malmö, ville portuaire du sud de la Suède, au bord du détroit de l’Oresund. Réfugié syrien d’Alep, ce quinquagénaire employé dans un supermarché, arrivé dans le royaume scandinave au début de la guerre civile syrienne en 2011, attend le train de Copenhague, la capitale danoise voisine, de l’autre côté du Sund. Il espère accueillir son cousin Hussein, qui tente pour la quatrième fois de le rejoindre.

«Les contrôles aux frontières se sont multipliés ces dernières années, et il n’est pas facile de venir en Suède pour les demandeurs d’asile», se désole-t-il. En 2011 pourtant, il avait choisi de poser ses bagages dans ce pays du nord de l’Europe «parce qu’on disait qu’il était le plus accueillant, le plus généreux».

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«Les Suédois étaient fantastiques, même au plus fort de la crise migratoire où des dizaines de milliers de migrants ont débarqué à la gare de Malmö, se rappelle-t-il. Il y avait même des manifestations pour souhaiter la bienvenue aux réfugiés. On leur offrait des aliments, des vêtements, des jouets pour les enfants. J’ai rarement vu un tel élan de générosité» se souvient-il. Mais aujourd’hui, Saleh dit «ne plus reconnaître ce pays». «L’atmosphère a changé. Elle est devenue tendue, marquée par la méfiance envers les migrants.»

«La Suède n’est plus la terre promise»

La «superpuissance humanitaire» dont s’enorgueillissait l’ancien ministre conservateur des Affaires étrangères Carl Bildt, accueillant 163.000 réfugiés en 2015, un record en Europe par habitant, ferme peu à peu ses portes depuis les élections législatives de septembre dernier qui ont vu une percée spectaculaire des Démocrates de Suède (SD), un parti nationaliste d’extrême droite. Ce dernier, qui n’a pas intégré la coalition gouvernementale mais jouit d’une influence inédite, surfe avec succès sur le sentiment anti-immigration à l’ampleur toujours croissante. Le SD, devenu le premier parti de droite, et le deuxième du Parlement avec 20 % des voix, après les sociaux-démocrates, a contribué largement au retour de la droite au pouvoir.

Le SD a notamment imposé un changement radical de la politique d’asile suédoise, pour monnayer son soutien à la coalition minoritaire de centre droit (conservateurs, libéraux, chrétiens-démocrates) dirigé par le conservateur Ulf Kristersson.

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Le président du SD, Jimmie Akesson, a marqué de son empreinte la feuille de route du nouveau gouvernement basée sur un accord de 63 pages qu’il a cosigné, dont un tiers est consacré à l’immigration, signalant un changement de cap brutal de la politique d’asile du pays.

Cheville ouvrière de ce «changement de paradigme en matière d’asile» ainsi qu’elle le décrit, Maria Malmer Stenergard, ministre de l’Immigration, du parti des Modérés (conservateur), est «déterminée à réduire drastiquement le nombre de migrants irréguliers».

«La Suède n’est plus la terre promise»: tel est le message que cette juriste de 43 ans essaie de faire passer aux demandeurs d’asile dans le monde par le biais d’une campagne d’information ciblée sur les sites du gouvernement, auprès des médias internationaux, ainsi que des ambassades étrangères.

L’image d’un royaume de Suède terre d’accueil des exilés et persécutés depuis les années 1940, appartient au passé selon Maria Stenergard, qui s’inspire plutôt du modèle danois de politique migratoire, l’une des plus restrictives d’Europe.

Décourager les migrants

Désormais, le mot d’ordre du gouvernement, dicté par son allié incontournable, le SD, est de décourager les migrants à venir chercher refuge en Suède, et de chercher à mieux intégrer ceux qui y vivent déjà.

Car une partie de la population suédoise était frustrée par la politique migratoire moins restrictive du gouvernement précédent, social-démocrate. Le débat public était dominé par des thèmes comme les difficultés d’intégration de certains réfugiés, ou encore la hausse de la criminalité et des affrontements entre gangs composés de personnes immigrées. L’opinion a donc basculé depuis novembre 2015 selon les instituts de sondage Sifo et Ipsos. 42 % des Suédois étaient devenus moins accueillants à l’égard des demandeurs d’asile. En 2020, ils étaient 58 % à réclamer moins de réfugiés en dépit d’une baisse notable des arrivées.

Lisant son journal dans un café du centre commercial de Triangeln, Olof, un commerçant du quartier, pense, comme une bonne part de ses compatriotes, qu’il y a beaucoup trop d’immigrés: «la société ne peut gérer convenablement ce nombre important de réfugiés», pense-t-il. «Nous, les Suédois, sommes déjà une minorité à Malmö», croit-il savoir. De fait, dans cette troisième ville du royaume aux 357.000 âmes, 57 % sont nés à l’étranger ou de parents étrangers, et pas moins de 184 nationalités sont représentées. Sur les 10,5 millions habitants du royaume, 20 % sont nés à l’étranger.

Refusant de se dire «raciste ou xénophobe», Olof explique que «la violence et l’insécurité dans la ville sont souvent liées aux bandes dont les membres sont d’origine étrangère, conséquence d’une immigration incontrôlée qui inquiète les gens». C’est pour cette raison qu’il dit avoir voté pour Jimmie Akesson, président du SD: «il nous défend face à cette invasion étrangère qui risque de déséquilibrer notre société», soutient-il.

Diminuer les quotas de réfugiés

Partageant les points de vue de Jimmie Akesson et les mesures qu’il préconise (coup de frein à l’immigration irrégulière, renvoi plus immédiat des réfugiés dont la demande d’asile a été rejetée, fichage ADN des sans-papiers…), la ministre de l’Immigration martèle que «la Suède ne sera plus aussi généreuse que par le passé». Lors d’un entretien avec Le Figaro, Maria Malmer Stenergard a fustigé «l’échec d’une politique d’intégration peu exigeante des gouvernements précédents et une immigration excessive pendant de nombreuses années, créant des sociétés parallèles d’exclusion qui divisent notre pays».

La première étape de ce changement de politique migratoire consistera à diminuer les quotas de réfugiés, «en accordant la priorité aux enfants, aux femmes et aux personnes LGBTQ. Mais nous sommes toujours l’un des pays européens qui en accueillent le plus par habitant» rappelle-t-elle. L’extrême droite a déjà réussi à imposer une réduction drastique des arrivées, avec un quota de 900 réfugiés par an, contre 6400 en 2022.

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Parmi les autres mesures prônées par l’accord entre les partis du gouvernement et l’extrême droite: le placement des demandeurs d’asile dans des centres de transit et non plus dans des logements payés par l’Office des migrations pendant l’examen de leurs demandes ; l’augmentation du revenu minimal exigé pour décrocher un permis de travail ; et la fin du statut de résident permanent pour les réfugiés. La ministre a aussi exhorté l’Office des migrations à examiner les moyens d’accroître les retours volontaires pour «des groupes d’immigrés arrivés au cours des dernières décennies qui n’ont pas réussi à s’intégrer dans la société».

Alors que la Suède assure la présidence de l’UE, le nouveau gouvernement de Stockholm se montre par ailleurs le moins enthousiaste à l’idée d’adopter une politique d’asile solidaire commune. Seul point de convergence avec les autres pays membres: l’idée d’accélérer le retour des réfugiés dont la demande d’asile a été rejetée. Sur les quelque 340.500 décisions de «retour» prononcées en 2021 dans les pays européens, 21 % ont été effectivement mises en œuvre, selon des données d’Eurostat. «Un taux inacceptable» pour Maria Stenergard, qui appelle à «encore plus de pressions» sur les pays qui refusent de reprendre leurs ressortissants.

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