MEMORABILIA

SYRIE, LIBYE, HAUT-KARABAGH : LA TURQUIE D’ERDOGAN MET DE L’HUILE SUR LE FEU

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Dans cette longue enquête, Alexandre del Valle (géopoliticien auteur -entre autres- de livres qui font autorité sur Recep Tayyip Erdogan et les frères musulmans) démontre que la Turquie utilise des flux de djihadistes qu’elle exfiltre de Syrie pour mener tous azimuts des guerres à son profit. Une politique d’une extrême dangerosité pour l’Europe qui voit mois après mois ses frontières menacées, et l’émergence de menaces intérieures pilotées depuis Ankara. À lire absolument.

© Liveuamap. Situation stratégique au 7/10/2020 à 10h30

Depuis l’attaque depuis le 27 septembre contre les forces arméniennes du Haut-Karabakh, l’Azerbaïdjan et son allié la Turquie d’Erdogan semblent décider à récupérer cette province historiquement et à 98 % arménienne qui avait acquis âprement son indépendance en 1994 suite à une guerre gagnée contre l’Azerbaïdjan revanchard. À l’instar du Cachemire indien, revendiqué par le Pakistan, les escarmouches entre les deux nations autour du Nagorny-Karabakh n’ont jamais cessé, comme durant l’été dernier ou en 2016.
Dans ce contexte, les légions de jihadistes syriens que la Turquie a recruté dans le Nord-Ouest de la Syrie – alors qu’elle s’était engagée auprès des Russes à les désarmer et neutraliser – sont ont été « recyclés » non seulement en Libye depuis fin 2019 pour secourir les forces islamistes de Tripoli et Misrata, opposées aux forces du nationaliste anti-Frères musulmans Khalifa Haftar, mais aussi depuis peu dans le Nagorny-Karabakh face aux Arméniens enclavés. Comme ailleurs, le Grand Turc Erdogan, adepte du néo-ottomanisme et du panturquisme conquérants, justifie ce jeu plus que trouble par le « combat sacré contre les ennemis de l’islam et des Turkmènes opprimés » par les « mécréants et les apostats ». La Turquie est-elle redevenue cette menace d’antan qui mena le Jihad et soutint les pirateries barbaresques durant des siècles contre l’Europe, et rêve maintenant de recoloniser les Balkans, les pays arabes et « l’espace vital turcophone » du Caucase à l’Asie centrale ? Possible. Mais la Russie finira tôt ou tard par sommer le nouveau Sultan d’arrêter de marcher sur ces plates-bandes.

Rappelons que le Nagorny-Karabakh, arménien depuis deux millénaires, et qui avait été donné par Staline en 1921 à l’Azerbaïdjan voisin (ennemi séculaire) dans le cadre de la politique soviétique de divide et impera, s’était détaché de Bakou durant les années 1990 à la suite de la chute de l’ex-URSS, comme tant d’autres ex-républiques ex-soviétiques, au nom du droit (légitime) des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’Arménie, liée étroitement à cette république d’Artsakh (nom arménien du Haut-Karabakh), garda toutefois d’excellents rapports avec la Russie, qui y maintient la seule base militaire russe dans le Caucase (à Gyoumri). Toutefois, l’Azerbaïdjan, peuple turco-tatare musulman, très proche linguistiquement et politiquement de la Turquie, bien que chiite, et également lié aussi à Moscou, n’a jamais accepté qu’un pays ennemi héréditaire chrétien et non-turc se maintienne comme un obstacle naturel entre son peuple et la Turquie sœur. Certains adeptes du « panturquisme » auraient même voulu voir fusionner après avoir rayé de la carte ce verrou arménien.

Dans les médias turcs officiels, le régime « national-islamiste » d’Ankara martèle ainsi que la Turquie doit « aider la nation-soeur Azerbaïdjan à recouvrer ses terres occupées« .

Alexandre del Valle

Allié indéfectible de Bakou, Ankara n’a jamais cessé de mettre de l’huile sur le feu du conflit du Karabakh, mais il est clair que depuis son alliance avec les ultra-nationalistes turcs du MHP (extrême-droite panturquiste violemment arménophobe), le président-sultan Erdogan est allé plus lain que ses prédécesseurs, encourageant ouvertement les Azéris à relancer une guerre contre les Arméniens du Karabakh qu’il veut « définitive ». Dans les médias turcs officiels, le régime « national-islamiste » d’Ankara martèle ainsi que la Turquie doit « aider la nation-soeur Azerbaïdjan à recouvrer ses terres occupées« . La Turquie d’Erdogan n’a cessé d’enchaîner ces derniers mois les marques d’hostilité à l’égard de l’Arménie, que le président-sultan lui-même présente dans ses discours comme « la plus grave menace régionale pour les Turcs« . Rappelons qu’un mois avant le déclenchement des hostilités, en août dernier, l’armée turque a pris part à d’imposantes manœuvres militaires en Azerbaïdjan, et les F-16 qu’elles ont envoyés à l’occasion y sont restés, ce qui a permis d’abattre un avion d’attaque au sol Su-25 « Frogfoot » des forces aériennes arméniennes.

Yunus Kilic, un député du Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan, a par exemple déclaré ces derniers jours que « les récentes attaques de l’Arménie ne visent pas seulement l’Azerbaïdjan mais le monde turc dans son ensemble »… Le ministre turc des Affaires étrangères a ainsi déclaré qu’Ankara se tenait aux côtés de l’Azerbaïdjan et «souhaitait la miséricorde d’Allah» aux soldats récemment tombés au combat. Ce langage théocratique d’Ankara sert à faire le lien entre l’islamisme néo-califal propre à Erdogan et aux Frères musulmans et l’ultra-nationalisme et donc de faire d’un conflit ethno-territorial un combat religieux existentiel. Ce narratif « national-islamiste » a déjà fait ses « preuves » en Syrie lorsque le « Rezi » Erdogan (« conquérant ») a voulu convaincre les miliciens sunnites anti-Assad de rejoindre les milices turkmènes pour combattre sous « la bannière de l’islam» les «athées» Kurdes « terroristes » après avoir échoué à renverser le régime « kouffar » honni de Bachar. Idem pour la Libye où les mercenaires islamistes pro-turcs venus de Syrie ont défendu les « descendants de Turcs » du gouvernement de Tripoli et des milices islamistes Misrata, liés aux Frères musulmans, face aux « ennemis des Turcs et de l’islam » que serait le camp Haftar, quant à lui lié au Parlement de Tobrouk.

Une haine turco-azérie ancestrale envers les peuples arménien et kurdes à éliminer

Le néo-impérialisme belliciste turc se tourne maintenant contre les « envahisseurs arméniens liés aux ‘terroristes’ kurdes« , une terminologie qui consiste à renverser les rôles et qui relève, comme on le verra de « l’accusation-miroir ». C’est ainsi que le 25 septembre, le quotidien turc Daily Sabah écrivait que «l’Arménie transfère les terroristes des YPG/PKK dans la zone occupée pour former des milices contre l’Azerbaïdjan». Cette fake-news notoire a été démentie par Erevan et l’ensemble des services de renseignements occidentaux, mais bien que grossière, elle est bien reçue par les électeurs du AKP et du MHP pour qui les « terroristes » du «PKK» et les Arméniens sont toujours nécessairement liés entre eux comme tous les « ennemis du peuple turc », dont également les Grecs. Précisons que dans les médias turcs et les discours officiels d’Erdogan, les « terroristes » ne sont ni les Frères musulmans du Hamas ni les légions de jihadistes ex-membres de Daesh et Al-Qaïda recrutés comme « proxys » par Ankara mais essentiellement les Kurdes du PKK.

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Ce type de discours permet de justifier les incursions et bombardements dans le nord de l’Irak, l’invasion du nord de la Syrie et l’extermination de ses habitants Kurdes, puis maintenant la lutte totale contre les « terroristes Arméniens pro-PKK » du Haut Karabakh. En Turquie comme en Azerbaïdjan, les bouc-émissaires arméniens et kurdes sont souvent dénoncés de concert, et l’arménophobie complotiste et même génocidaire des nationalistes turcs les plus ultras n’a d’égal que celle des « frères azéris », et ceci depuis plus d’un siècle. Dans son éditorial de la revue du CF2R, intitulé « Le Conflit Arménie/Azerbaidjan au Haut-Karabakh relancé par la Turquie » (n° 55), le stratège Eric Denécé, fondateur du CF2R, a eu raison de rappeler qu’en 1915, « des dirigeants nationalistes tatars du Caucase participèrent au processus qui conduit à l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman ; et en 1918 des massacres eurent lieu à Bakou, dans le Karabakh et dans le Nakhitchevan (province azérie frontalière de la Turquie), territoire historiquement arménien vidé de sa population après la soviétisation« .

Panturquisme racial et panislamisme: la synthèse erdoganienne impériale explosive

Après avoir été obligé de laisser la Russie et l’Iran écraser la plupart des bastions rebelles islamistes anti-Assad et jihadistes au profit du régime honni de Damas, puis après avoir été en partie bloqué » dans ses visées expansionnistes méditerranéennes par la France (envoi de frégates et porte-avions en Méditerranée orientale et ventes de Rafales à Athènes), par la Grèce (qui a averti qu’elle pourrait réagir militairement aux prochaines provocations turques), l’Union européenne (menaces de sanctions économiques et politiques), et l’Egypte (qui a fixé en Libye une « ligne rouge à ne pas franchir » à Syrte), le président turc Erdogan a dû revoir à la baisse ses projets néo-impérialistes en Méditerranée. Il a pour cela décidé d’ouvrir un nouveau front contre l’ennemi obsessionnel arménien, en faisant ainsi d’une pierre deux coups: parier sur une victoire turco-azérie contre les Arméniens, ce qui redorerait son blason néo-impérial, et consolider ainsi son alliance électorale vitale avec l’extrême-droite panturquiste du parti d’action nationaliste (MHP*), fanatiquement anti-arménien et kurdophobe, grâce à la laquelle le néo-sultan a remporté les dernières élections législatives et présidentielles.

Rappelons que le MHP, dont le leader historique, le colonel Arparslan Türkes, était un fan d’Hitler, dispose depuis toujours d’une branche paramilitaire, les « Loups Gris » (Bozkurtlar en turc, officiellement nommés « Foyers idéalistes), très actifs en Europe dans les attaques contre les Kurdes et les Arméniens et dans la diffusion de la propagande négationniste. Les Loups Gris ont d’ailleurs envoyé dans les années 1990 des miliciens-militants en Tchétchénie et dans les Balkans, et maintenant en Azerbaïdjan. Le MHP demeure malgré ce pédigrée le principal allié électoral de l’AKP d’Erdogan depuis 2016, qu’il a aidé à rester au pouvoir en échange d’une radicalisation nationaliste, anti-kurde et anti-arménienne, aujourd’hui manifeste.

Véritable génie tactique et politique, Erdogan n’est donc plus aujourd’hui un simple idéologue islamiste proche des Frères-musulmans qui aurait utilisé un temps la démocratie pour dékémaliser son pays (avec succès d’ailleurs) mais est devenu le héros des nationalistes turcs et panturquistes les plus radicaux. Réalisant une véritable synthèse « national-islamiste », il est parvenu à réconcilier les deux ennemis idéologiques et géopolitiques d’hier: l’islamisme turc-néo-ottoman et le Nationalisme racialiste panturc

Alexandre del Valle

Véritable génie tactique et politique, Erdogan n’est donc plus aujourd’hui un simple idéologue islamiste proche des Frères-musulmans qui aurait utilisé un temps la démocratie pour dékémaliser son pays (avec succès d’ailleurs) mais est devenu le héros des nationalistes turcs et panturquistes les plus radicaux. Réalisant une véritable synthèse « national-islamiste », il est parvenu à réconcilier les deux ennemis idéologiques et géopolitiques d’hier: l’islamisme turc-néo-ottoman et le Nationalisme racialiste panturc, jadis plus laïque et aujourd’hui réislamisé au contact de l’AKP. Dans ce contexte électoral, géopolitique et idéologique, Erdogan ne rate aucune occasion de fustiger les ennemis jurés de ces ultra-nationalistes fascisants: Arméniens, Kurdes, Occidentaux, « Juifs sionistes » « Francs-maçons », Grecs, etc.

Pour séduire les islamistes internes et externes, le président-sultan se présente en défenseur des « musulmans opprimés » et des Palestiniens, et pour séduire les Nationalistes, il s’affiche comme l’homme politique turc qui aura le plus élargi la « profondeur stratégique » de son pays dans le cadre d’une recherche d’une version turque du Lebensraum (espace vital) jadis cher aux nationaux-socialistes. Cette politique expansionnistes racialo-religieuse est à l’oeuvre non seulement en Syrie, en Irak, en Libye, à Chypre, en Grèce (îles de Méditerranée orientale) ou à Gaza (soutien au Hamas terroriste), mais également dans les Républiques ex-soviétiques turcophones d’Asie centrale et du Caucase. Or ceci ne peut qu’opposer, à terme, la Turquie d’Erdogan, soutien de l’Azerbaïdjan, à la Russie de Poutine, protecteur de l’Arménie, qui y possède d’ailleurs une base militaire, sans parler des champs de rivalités syrien, libyen, et dans les ex-républiques soviétiques turcophones centre-asiatiques membres de la CEI que les Russes ne veulent pas voir leur échapper et qu’ils appellent « l’étranger proche ».

L’Azerbaïdjan: nouvelle destination du jihadisme parrainé par la Turquie ?

La Turquie néo-ottomane d’Erdogan a pour objectif majeur affiché de « redevenir » une puissance hégémonique régionale et internationale. C’est ce contexte que l’on doit resituer l’activisme belliciste croissant d’Ankara en Azerbaïdjan en ce moment puis sur d’autres fronts stratégiques : interventions militaires anti-Kurdes en Syrie depuis 2017, envois de mercenaires et consolidation de bases militaires turques en Libye depuis fin 2019; bombardements réguliers du Kurdistan irakien (notamment juin et juillet derniers); menaces et provocations de la marine militaire turque en Méditerranée orientale contre Chypre (fin 2019) et la Grèce (août et septembre derniers), etc. Depuis le déclenchement de la guerre par l’Azerbaïdjan, le 27 septembre dernier, l’Arménie et les forces militaires arméniennes du Nagorny-Karabakh ont accusé la Turquie d’envoyer des mercenaires islamistes syriens (turkmènes de Syrie et jihadistes arabes) combattre du côté azéri dans la région contestée du Haut-Karabakh, malgré les dénégations azerbaïdjanaises et turques.

L’accusation a été confirmée par le président français Emmanuel Macron lui-même, qui a exigé vendredi dernier que la Turquie s’explique sur l’origine et le sort de ces jihadistes de Syriens envoyés comme « proxys » turcs en Azerbaïdjan via Gaziantep (Turquie) après avoir été recrutés en Syrie puis envoyés en Libye par l’agence de mercenaires turque SADAT inc, dirigée par le général islamiste proche d’Erdogan Adnan Tanriverdi. Déjà en Syrie, la Turquie d’Erdogan, très hostile envers Assad en raison du soutien d’Ankara à la rébellion des Frères musulmans et en guerre totale avec les milices kurdes syriennes liées au PKK kurde de Turquie, n’a cessé d’utiliser toutes les mouvances islamistes combattantes et jihadistes sunnites qu’elle a pu instrumentaliser pour servir ses objectifs géostratégiques. On se souvient même du choc ressenti par les alliés occidentaux de l’OTAN quand une alliance tactique secrète a été scellée entre Ankara et Daech contre les Kurdes honnis du Nord de la Syrie entre 2014 et 2016.

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Aujourd’hui, sur le front du Haut-Karabakh, la Turquie recycle à tour de bras les jihadistes qu’elle a « fidélisés » après qu’ils aient acquis l’expérience du feu en Syrie, en Irak et en Libye notamment: c’est ainsi qu’au moins 65 combattants rebelles syriens pro-Turquie ont été tués dans des affrontements entre les forces arméniennes et azerbaïdjanaises au-dessus du Haut-Karabakh depuis le 27 septembre dernier, ainsi que l’a déclaré un observateur de guerre basé en Grande-Bretagne dans un nouveau bilan le 3 octobre, information reprise officiellement par le ministre britannique de la défense. Ces mercenaires faisaient partie des 1200 combattants des factions syriennes islamistes pro-Ankara que la Turquie a envoyés combattre pour les Azéris depuis la semaine dernière, a confirmé de son côté l’Observatoire syrien des droits de l’homme, lequel a actualisé son chiffre antérieur de 850 à 1200.

«Mercenarisation» de la guerre et « jihadisme turco-ottoman « 

Parmi les mercenaires islamistes syriens et internationaux recrutés par les services turcs et l’agence de mercenaire SADAT, figureraient 76 ex-cadres de l’Etat islamique qui, selon l’enquête de l’Agence d’information kurde ANHA (Hawar News) et des rapports des Nations unies, ont commis des crimes contre l’humanité à Homs, Hama, Sweida et Ghouta, pendant la guerre civile syrienne. Parmi eux figurent notamment Sufian Al-Qesm, qui participa à l’enlèvement du ranger américain Peter Kassig et filma sa décapitation, ou encore Salim Turki El Enteri, alias Abu Sadam Ansari, Syrien turkmène originaire de Palmyre, qui massacra sauvagement la militante kurde pacifique, Hevrin Khalaf. Cette dernière œuvrait en faveur de la paix entre Kurdes, Arabes, musulmans chiites, sunnites et chrétiens au Rojava.

Les jihadistes syriens recrutés par Ankara via la société de mercenaires SADAT pour être envoyés comme suppléants officieux de l’armée turque, au Proche-Orient, en Afrique, et maintenant en Azerbaïdjan, ont en grande partie été « recyclés » en 2017-2019 au Rojava (Kurdistan syrien), où ils ont participé aux massacres et à l’exil forcé de centaines de milliers de Kurdes, avant d’être exfiltrés dans l’Ouest de la Libye et maintenant en Azerbaïdjan contre les Arméniens. Hawar News a d’ailleurs publié un dossier détaillé (avec photos, noms, prénoms et récits) d’anciens combattants de l’État islamique transférés d’Alep et d’Azaz (Syrie) vers la Turquie, où ils ont été formés sous la supervision directe des renseignements turcs du MIT (Millî Istihbarat Teskilati), via le groupe SADAT. Des preuves se sont accumulées de crimes de guerre imputés à ces groupes soutenus par la Turquie dans le nord de la Syrie, en Libye et maintenant en Azerbaïdjan. L’ONU et des groupes de défense des droits de l’homme ont documenté les nombreux actes de barbarie et abus commis à Afrin et Tel Abyad (Syrie) par ces légions islamistes pro-Ankara formées et exfiltrées par SADAT.

Des jihadistes internationaux dangereux qu’Ankara s’était engager à désarmer et chasser dans le cadre des réunions tripartites russo-irano-turques de Astana, Istanbul, Sotchi et Téhéran, mais que la Turquie trouve plus rentable de recycler à son profit partout où ils peuvent éviter que les morts au sol soient des soldats turcs. C’est dans ce « vivier » que la campagne de recrutement pour l’Azerbaïdjan a commencé il y a un mois

Alexandre del Valle

Rien qu’à Afrin, dans le Nord de la Syrie, 40 ex-cadres de l’Etat islamique (voir le dossier du Centre d’information du Rojava) auraient recrutés sous uniformes de l’Armée nationale syrienne (SNA), nouveau nom du Front national de libération créé par Ankara après l’opération (ratée) « Bouclier de l’Euphrate » (2016-2017) en vue de la conquête de Manbji et lors de l’intervention (réussie ») « Branche d’Olivier (2018) dédiée à l’occupation d’Afrin et à la purification ethnique des habitants kurdes, confié notamment aux mercenaires du groupe Ahrar al Sharqyyia. Ce dernier est depuis des années, avec Sultan Mourad et Suleyman Chah (légions islamistes turkmènes de Syrie), l’un des principaux éléments opérationnels du plan d’invasion de l’opération turque « Printemps de la Paix » pour le Rojava, lancé le 9 octobre 2019 et poursuivant les opérations précédentes. Le rapport de l’ANHA révèle qu’Ahrar Al Sharqyia est le groupe qui compte le plus grand nombre d’anciens de Daech. Désormais déployés à Serêkaniyê, Gre Spi et Suluk, ces derniers ont combattu les forces Kurdes des YPG et les Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdo-arabes alliées de la Coalition internationale et donc des Etats-Unis et de la France notamment. Rhétorique significative, Erdogan appelle dans ses discours publics ces proxys turcs qui représentent soi-disant l’opposition armée Anti-Assad, les «rebelles moudjahidines», le but étant de transformer en Jihad sacré le projet en cours de purification ethnique du nord de la Syrie contre les Kurdes depuis 2018, aux côtés d’autres milices connues pour leur actes de barbaries (Brigade Sultan Mourat, division Al Hamza, Suleyman chah ou Groupe Liwa, notamment).

La liste récapitulative du Conseil de sécurité des Nations Unies concernant les organisations liées au terrorisme agissant au Moyen-Orient et au Maghreb (mise à jour le 22 octobre 2019) et liées à la Turquie d’Erdogan et à SADAT mentionne d’ailleurs Ansar Al-Islam (identifiant QDe.098), le Front Al-Nosra pour le peuple du Levant (branche syrienne d’Al-Qaïda), aujourd’hui rebaptisée sur demande du Qatar et de la Turquie Hay’at Tahrir Al-Sham (HTS) (QDe.137), afin de noyer le poisson; Harakat Sham al Islam (QDe.149); Jaysh Khalid Ibn al Waleed (QDe.155); l’Armée des Émigrants et des Partisans (QDe.148), puis Jaysh Al-Muhajirin Wal-Ansar (Jamwa), qui a fusionné avec le HTS. Notons par ailleurs que les terroristes changent d’alias très rapidement, plus rapidement que celui utilisé par les Nations Unies pour les reconnaître après les longues enquêtes d’Interpol sur leur crimes, d’où la possibilité pour la Turquie et le Qatar d’affirmer sans mentir nominalement – mais tout en manipulant l’opinion- qu’ils ne paient et recrutent pas des membres formels d’Al-Qaïda ou Daech…

L’utilisation massive de djihadistes par un pays membre de l’OTAN 

Toujours est-il qu’aujourd’hui, Idlib, province du nord-ouest de la Syrie, est le dernier bastion des militants soutenus par la Turquie jadis déterminés à renverser le régime de Damas et le plus grand fief de combattants d’Al-Qaïda, évalués à plus de 11 000 jihadistes. Des jihadistes internationaux dangereux qu’Ankara s’était engager à désarmer et chasser dans le cadre des réunions tripartites russo-irano-turques de Astana, Istanbul, Sotchi et Téhéran, mais que la Turquie trouve plus rentable de recycler à son profit partout où ils peuvent éviter que les morts au sol soient des soldats turcs. C’est dans ce « vivier » que la campagne de recrutement pour l’Azerbaïdjan a commencé il y a un mois. Nombre de pays de l’OTAN, de rapports des Nations Unies et de travaux d’instituts de recherches sur la Sécurité comme le Nordic Monitor ont apporté des preuves que des milliers de combattants islamistes syriens ont été envoyées en Libye à partir de janvier 2020 et aujourd’hui dans le Nagorny-Karabakh, en dépit des dénégations turques et azéries, faits confirmés par des témoignages quotidiens par le très sérieux Observatoire syriens des Droits de l’homme. Dans les pas de la présidence française, c’est le ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie lui-même qui a confirmé sur son site Web officiel que la Turquie avait recruté des jihadistes syriens pour combattre les Arméniens du Karabakh, affirmant comme l’Observatoire syrien des droits de l’homme que plus de 1000 combattants des divisions Al Hamza et Sultan Murad venues d’Idlib auraient été recrutés et transportés par avion vers l’Azerbaïdjan depuis la mi-septembre.

Des témoignages de deux frères originaires d’Azaz (ville située à 30 km de l’Alep), consultables en ligne, relatent notamment les « convocations » dans un camp de combattants islamistes pro-turcs à Afrin, le 13 septembre dernier, lorsqu’un commandant de la division Sultan Mourad (précité), recruté lui-même par l’agence de mercenaires pro-Erdogan SADAT inc, proposa des contrats de trois ou six mois soi-disant voués à la « surveillance de postes d’observation et d’installations pétrolières et gazières » en Azerbaïdjan. Sous ce genre de couvertures, la Turquie exfiltre en masse ses protégés jihadistes syriens vers le territoire turc pour y suivre des formations militaires avant de gagner les fronts libyen (depuis fin 2019) et azéri (depuis septembre 2020). Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, les commandants de la légion islamiste syrienne pro-turque «Souleiman Shah» (Al-Amshat) paieraient 8000 livres turques (environ 1200 dollars) chaque mois pour chaque combattant. Et ceux de la milice sœur également turcophone de Syrie «Sultan Mourad» 11 000 livres turques (1 650 dollars). Les salaires mensuels alloués aux mercenaires syriens exfiltrés actuellement en Turquie sont bien évidemment plus élevés qu’en Syrie, ce qui est attrayant pour les mercenaires les plus motivés par l’argent, et ils peuvent doubler sur le front de guerre libyen ou azéri suivant les « grades ».

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L’agence de presse Reuters a récemment signalé le recrutement de deux combattants issus des brigades turkmènes islamistes de Syrie qui avaient combattu pour les jihadistes d’Ahrar al-Sham et qui se sont portés volontaires pour l’Azerbaïdjan en échange d’une promesse de « salaire » de 1500 dollars par mois. «Je ne voulais pas y aller, mais je n’ai pas d’argent. La vie est très dure et pauvre », a déclaré le 1er octobre dernier l’un de ces militants au journaliste de Reuters. De son côté, le quotidien britannique The Guardian a cité des témoins anonymes issus de « L’armée nationale syrienne » attestant que 500 militants syriens étaient déjà arrivés en Azerbaïdjan le 1er octobre dernier, et parmi eux des hauts commandants de la Légion Sultan Mourad, Fahim Eissa, et de la Légion Al Hamza, Saif Abu Bakir. Partout où ils sont allés, notamment en Syrie et en Irak, et maintenant en Azerbaïdjan et dans le Haut Karabakh, ces mercenaires islamo-jihadistes enrôlés par la Turquie ont commis des crimes contre l’humanité, notamment envers les populations les Kurdes, les chrétiens assyriens et arméniens de Syrie et d’Irak et autres minorités « hérétiques » comme les Alaouites et les Yézidis. Leur rhétoriques et leitmotivs étaient ceux de fanatiques totalitaires et leurs chants de combattants contre les «infidèles» des copies collées des hanashid (chants guerriers islamistes) de l’Etat islamique ou d’Al-Qaïda. Entre 2018 et 2019, la Turquie a utilisé ces légions contre les Kurdes à Afrin, vidée de ses populations kurdes et arméniennes. Les divisions Hamza, Jaish al-Islam, Ahrar al-Sharqiya, Sultan Murad, la brigade Suleyman Shah; Suquour al-Sham ou encore Faylaq al-Sham ont été accusés par les rapports de l’ONU précités de nombreux actes de barbarie jihadiste, à Afrin et ailleurs dans le nord de la Syrie contre les Kurdes.

Syrie-Libye-Azerbaïdjan: les trois fronts actuels du jihad international au service d’Ankara

D’après le même Observatoire syrien des droits de l’homme, les renseignements turcs auraient transféré depuis le printemps dernier au moins 2500 miliciens de l’Etat islamique issus de groupes de jihadistes tunisiens ex-Daesh pour renforcer le contingent militaire turc déployé en Libye en vue de préparer un plan stratégique de reprise de Syrte ourdi par les troupes du gouvernement d’accord national (GNA) du président Fayez Al Serraj, qui combat les troupes du maréchal Khalifa Haftar. L’Observatoire syrien des droits de l’homme a également affirmé que des membres de la brigade Al-Mutassim ont fait partie des fractions syriennes islamistes envoyées en Libye. Des sources fiables rapportent la énième cargaison militaire envoyée de Turquie à l’aéroport de Misrata, en soutien au GNA de Tripoli, à ses militaires, et aux 16 000 mercenaires djihadistes recrutés par les services de renseignement turcs en Syrie parmi les factions des islamistes sunnites. Certains des hommes qui se sont rendus en Libye ont déclaré que leur « recrutement initial » par l’agence SADAT turque prévoyait des missions de « gardes de sécurité », mais il ont fini par se battre sur les lignes de front face aux troupes du Maréchal Haftar. Ils ont également déclaré que leurs commandants prélevaient jusqu’à 20% de leur salaire. Aujourd’hui, le nombre de mercenaires syriens enrôlés comme proxys par Ankara et qui ont trouvé la mort sur le front libyen s’élèverait au moins, selon les chiffres connus, à 470, dont 33 enfants-soldats de moins de 18 ans. Rappelons qu’au printemps 2020, c’est la présence de mercenaires syriens soutenus par la Turquie en Libye qui a effectivement fait pencher la balance en faveur des forces pro-GNA. Utiliser les mercenaires syriens comme forces opérationnelles au sol et les soutenir avec des drones opérés par du personnel turc a permis en effet aux forces du GNA d’endiguer la guerre et de repousser l’armée nationale libyenne du maréchal Khalifa Haftar à Syrte et Joufra dans l’est de la Libye.

Aujourd’hui, le nombre de mercenaires syriens enrôlés comme proxys par Ankara et qui ont trouvé la mort sur le front libyen s’élèverait au moins, selon les chiffres connus, à 470, dont 33 enfants-soldats de moins de 18 ans

Alexandre del Valle

Beaucoup de mercenaires étaient des combattants très expérimentés de combats urbains exténuants menés à Alep, Hama, Idlib et, plus récemment, comme des agents paramilitaires utilisés contre les Kurdes dans le nord de la Syrie, un mélange d’anciens combattants de l’opposition, de militants jihadistes, de milices turcophones et de réfugiés sunnites syriens misérables à la recherche de pécules. L’opération présumée en Azerbaïdjan partageait les caractéristiques de l’escapade libyenne. Mais le gouvernement azéri de Ilham Alyiev risque de payer cher son cynisme stratégique, son jusqu’au-boutisme et l’appui des jihadistes internationaux pro-turcs : il sera bientôt mis au ban des Nations, ses avoirs qu’il a nombreux en Occident risquent d’être gelés, et surtout la Russie ne pourra pas rester longtemps les bras croisés face à ses alliés turcs qui marchent en permanence sur ses plates-bandes (Syrie, Libye, Caucase, etc). Vladimir Poutine lui-même paierait très cher tôt ou tard le fait de ne pas secourir les Arméniens face à des Azéris revanchard plus armés, plus riches, qui préparent avec Ankara depuis longtemps une offensive qu’ils veulent définitive.

*Le Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi ou MHP ), clairement classé à l’extrême droite néo-fasciste, fondé en 1958 sous le nom de Parti national républicain et paysan (Cumhuriyetçi Köylü Millet Partisi), cumule tous les marqueurs de nazi-fascisme : négationnisme, racialisme, anti-communisme obsessionnel, homophobie, haine anti-Grecs, arménophobie, antisémitisme, christianophobie et kurdophobie, conspirationnisme et panturquisme géopolitique. Son leader historique dès 1969, Alparslan Türkes, fut durant la seconde guerre mondiale un partisan de l’alliance avec l’Allemagne nazie. Jadis liés à « l’Etat profond » turc, le MHP a participé, à travers sa branche paramilitaire dite des « Loups Gris », elle-même liée au « derin Devlet » turc (« Etat profond »), à des assassinats jamais élucidés et des envois de mercenaires en Tchétchénie, en Asie centrale et dans les Balkans.

Par Alexandre del Valle

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