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Un an après le Covid, le plaidoyer de Monique Canto-Sperber pour le libéralisme

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Pour la philosophe, la crise sanitaire, loin de condamner le libéralisme, en démontre la nécessité : l’Etat doit savoir gouverner avec le parlement et la société.

"Dans un contexte de crise climatique et de troubles mondiaux, je doute que nous continuions à nous percevoir comme des conquérants, sans souci des conséquences pour les sociétés et la planète", estime Monique Canto-Sperber.

« Dans un contexte de crise climatique et de troubles mondiaux, je doute que nous continuions à nous percevoir comme des conquérants, sans souci des conséquences pour les sociétés et la planète », estime Monique Canto-Sperber.

Propos recueillis par Claire Chartier publié le 09/03/2021 L’EXPRESS

La pandémie du Covid est sans pitié pour les faiblesses de notre mode de gouvernance, souligne la philosophe Monique Canto-Sperber. Mais cette catastrophe a aussi remarquablement aiguillonné nos capacités d’innovation, souligne-t-elle. Et l’auteure de La fin des libertés, comment refonder le libéralisme (Robert Laffont) de poser la question : allons-nous concevoir autrement le progrès, en tâchant de le rendre plus responsable à l’égard de la planète ? 

« La crise a joué le rôle d’un révélateur. Comme toute crise majeure, cette année de pandémie a joué le rôle de révélateur. Elle a jeté une lumière crue sur les inégalités de notre société ainsi que sur la vulnérabilité des étudiants, des personnes âgées et démunies, des enfants pauvres, de même que de tous ceux vivant de l’économie informelle ou dépendant des aides sociales. Elle a aussi concrètement démontré la désindustrialisation de la France : nous nous sommes rendu compte que les masques, les tests, les réactifs, les équipements médicaux, et même les médicaments de base n’étaient presque plus produits chez nous. Enfin, elle a prouvé que l’Etat pouvait jouer un rôle majeur en temps de crise, en compensant financièrement la perte d’activité de nombreux salariés. 

Le libéralisme condamné ? Dans les moments de crise majeure, les valeurs et les pratiques libérales sont toujours mises à mal. Le rêve des années 1990 d’une démocratie libérale perpétuelle s’était déjà fracassé contre l’irruption du terrorisme islamique et la montée des populismes européens. Aujourd’hui, la pandémie, associée à la menace du changement climatique, est l’une de ces circonstances où les idéaux libéraux de société ouverte et de confiance, de délibération et de contre-pouvoirs semblent des rêves creux face au danger. Quand les ressources sont rares et qu’il y a urgence, un pouvoir aux décisions discrétionnaires paraît toujours plus efficace. Mais je voudrais m’élever contre cette conclusion.  « Les pays qui ont impliqué très tôt les pouvoirs locaux ont mieux contrôlé la situation sanitaire »

Lorsqu’on regarde de plus près la séquence qui vient de s’écouler, on parvient au contraire à la leçon opposée. Hormis les aides économiques que j’ai rappelées, nous avons constaté qu’au printemps dernier, l’Etat a multiplié les mesures de réquisition et de répartition centralisées, avec parfois une opacité dans les prises de décision et des arbitrages de dernière minute. Or ces manières de faire n’ont pas été particulièrement efficaces : en avril dernier, nous n’avions pas accès aux tests, les masques n’arrivaient pas dans les pharmacies, les outils de traçage n’étaient pas opérationnels ; et, aujourd’hui, la campagne de vaccination a du mal à se déployer. Par contraste, les pays qui ont impliqué très tôt les pouvoirs locaux, les corps intermédiaires, les entreprises et tous les acteurs sociaux ont mieux contrôlé la situation sanitaire. LIRE AUSSI >> Monique Canto-Sperber : « Le libéralisme est un pari sur l’homme »

Or c’est là le propre d’un exécutif libéral : gouverner avec le parlement et la société, ce qui permet une meilleure remontée d’informations, des décisions plus adaptées car issues de délibérations pluralistes et des mesures que les citoyens s’approprient parce qu’ils se sentent impliqués par l’intermédiaire de leurs représentants. Tous les libéraux reconnaissent le rôle nécessaire de l’Etat. Mais ils ne veulent pas d’un Etat obsédé par le contrôle, qui se méfie de l’implication de la société et se trouve parfois empêché par sa propre administration. 

Les bons et les mauvais gouvernements. Du point de vue international, la crise a désigné les mauvais dirigeants : Donald Trump, vite jugé sur sa gestion chaotique de l’épidémie, de même que Bolsonaro. Elle a aussi mis en valeur les démocraties qui ont anticipé et réagi rapidement au moyen de mesures concertées et appliquées avec rigueur : Taïwan, qui a éliminé l’épidémie sans recourir au confinement grâce une stratégie associant test, traçage des contacts et isolement. La Nouvelle-Zélande, et même l’Allemagne pour la première vague, en recourant à la concertation constante avec les présidents des Länder. Trois pays dirigés par des femmes !  

On le voit, l’une des faiblesses des démocraties contemporaines est la difficulté à agir de manière résolue, tout en associant parlement et citoyens. La préparation en amont des décisions, l’anticipation, la capacité de disposer de plusieurs scénarios pour guider l’action, élaborés en concertation avec les oppositions, leur permettraient pourtant de se mobiliser plus rapidement. Elles tendent aussi à considérer que les restrictions de libertés sont toujours la première mesure à prendre en cas de crise. Or chaque coup de boutoir porté à la liberté affaiblit la valeur de l’autonomie humaine et l’implication des citoyens. Ce n’est pas à l’Etat de définir quels sont les biens essentiels de l’homme ni de décider si l’on peut voir ses proches en fin de vie, tant que les mesures de protection sont appliquées. En s’autorisant à le faire, il favorise le complotisme, les pensées radicales, ou la diffusion d’informations relevant du fantasme ; autant de manières dont les personnes réagissent à ces privations de liberté, déresponsabilisantes et parfois infantilisantes.  LIRE AUSSI >> « La crise du coronavirus met la démocratie à l’épreuve »

La renaissance de l’Europe ? Pour l’Europe, le moment est crucial. Elle a connu une révolution copernicienne avec le vote du plan de relance, au terme d’une évolution de la position allemande jusqu’alors défavorable à l’idée d’un endettement commun, grâce également à une bonne dynamique de négociation puisqu’elle a aussi associé la conditionnalité des aides à une définition partagée de l’état de droit. A l’automne 2020, nous avons vu le meilleur de l’Europe avec le plan de relance, la proposition pionnière d’une régulation d’ensemble des géants du numérique (Digital Service Act, Digital Market Act) et l’accord pour le Brexit. Mais, ces derniers mois, la stratégie vaccinale atteste d’un manque d’anticipation dans les investissements, d’une faible réactivité et des retards à la décision. La façon dont l’UE mettra en oeuvre son plan de relance sera décisive : elle doit verser rapidement les fonds, faire confiance à des gouvernements responsables, mettre en place un contrôle qui ne paralyse pas l’action, et aider les Etats à dépenser vite.  

Des innovations majeures. Cette crise, cependant, est aussi un formidable accélérateur de transformations. Peut-être y a-t-il quelque chose de paradoxal à prétendre que la mise à l’arrêt des deux tiers de la population mondiale a provoqué une mobilisation sans précédent des hommes et des sociétés, mais tel est pourtant le cas. La communauté scientifique s’est mobilisée comme jamais pour mettre au point des vaccins, améliorer les traitements, développer le séquençagepermettant d’identifier les variants, modéliser afin de comprendre les voies de la contamination. La recherche s’est faite quasi sous l’oeil du public, avec une accélération des publications.  « Je doute que nous continuions à nous percevoir comme des conquérants, sans souci des conséquences pour les sociétés et la planète »

Autre innovation majeure : le télétravail. En temps normal, nous aurions mis au moins dix ans à y parvenir. Là, il n’aura pas fallu deux mois pour que près de la moitié des salariés s’y mettent, trois jours par semaine en France, en moyenne. Nous avons aussi constaté la réinvention en un temps record des pratiques sociales et culturelles, grâce au « click and collect », les réunions zoom au lieu des voyages d’affaires, les cours en ligne, une nouvelle socialité, et des chaînes culturelles qui diffusent leur classiques 24h/24, touchant un très large public. Sur le même sujet

Un nouveau sens du progrès. Il dépend maintenant de nous de faire émerger de cette crise une vraie transformation, l’oeil rivé sur demain. Le développement scientifique, la croissance économique, le volontarisme humain en matière de démocratie et d’égalité sont issus de la double conviction que l’avenir appartient à l’homme et que le monde est son oeuvre. L’irruption soudaine de l’épidémie de Covid-19 a donné l’occasion d’une expérience mondiale d’humilité et d’imprévisibilité. Dans un contexte de crise climatique et de troubles mondiaux, je doute que nous continuions à nous percevoir comme des conquérants, sans souci des conséquences pour les sociétés et la planète, allant de l’avant – c’est le sens du mot progrès – quoi qu’il arrive.  

L’idéal cartésien selon laquelle nous serions maîtres et possesseurs de la nature serait à reformuler, car si nous sommes désormais plus ambitieux, si nous reconstituons par la technologie une réalité qui nous convient mieux que la réalité naturelle (biologie de synthèse, hydrogène), nous sommes aussi contraints à être plus modestes. Il ne s’agit plus de dominer la nature mais de pouvoir continuer à y vivre, en évitant que les effets de notre domination ne finissent par rendre la vie humaine impossible. C’est le sens du terme « soutenabilité », mais également notre « principe espérance », comme disait le philosophe Hans Jonas. La crise appelle un progrès tout aussi inventif que celui qui nous occupait jadis, mais plus soucieux du futur qu’il crée et de l’ensemble de l’humanité. Plus responsable, en somme, et donc plus exemplaire. » 

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