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J.P Cabestan : « Les risques d’incidents armés entre la Chine et les Etats-Unis vont se multiplier »

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La guerre aura-t-elle lieu entre Pékin et Washington ?

L’Express publie en exclusivité les bonnes feuilles du dernier livre Jean-Pierre Cabestan, directeur de recherche au CNRS.

Cérémonie des couleurs au centre d'entraînement de l'armée chinoise de Zhurihe, en Mongolie intérieure, le 30 juillet 2017

Cérémonie des couleurs au centre d’entraînement de l’armée chinoise de Zhurihe, en Mongolie intérieure, le 30 juillet 2017

publié le 01/09/2021

La Chine et les Etats-Unis tomberont-ils dans le « piège de Thucydide » ?, une théorie popularisée par le politologue Graham Allison selon laquelle un conflit armé devient inévitable lorsqu’une puissance émergente remet en cause la suprématie du leader. Alors que toutes les conditions sont réunies pour que la situation dégénère (tensions géopolitiques sino-américaines, nationalisme, modernisation à marche forcée de l’armée chinoise, intimidations de Pékin contre Taïwan…), les craintes concernant une guerre entre les deux rivaux grandissent. « Les risques d’incidents armés et de crises militaires entre Pékin et Washington ne peuvent que s’accroître ces prochaines années », prévient Jean-Pierre Cabestan, directeur de recherche au CNRS, dans son livre Demain la Chine : guerre ou paix ? (Gallimard), qui sort le 2 septembre, et dont L’Express publie les bonnes feuilles en exclusivité. A moyen terme, un affrontement total peut toutefois être évité, estime ce fin connaisseur de la Chine, qui prévoit l’installation d’une guerre froide d’un nouveau genre. Extraits. LIRE AUSSI >> Covid-19, Taïwan… Pékin et Washington échapperont-ils à une guerre ?

1) Une accumulation de passions et de poudre 

Les risques de guerre impliquant la Chine populaire augmentent chaque jour. Passion nationaliste, moyens militaires de plus en plus puissants, nombreux et sophistiqués, projet irrédentiste d’unification avec Taïwan, de domination de la mer de Chine méridionale, de récupération des îles Senkaku [NDLR : situées au sud-ouest du Japon] et même d’ajustement à son avantage de la frontière provisoire avec l’Inde, tous ces facteurs vont dans le même sens : la Chine de Xi Jinping est plus disposée à prendre des risques que celle de Deng Xiaoping et même de Mao pour atteindre ces objectifs car elle en a la volonté et les moyens, même si cela la place dans une confrontation directe avec les Etats-Unis.  L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’appLIRE AUSSI >> Cent ans du PCC : en Chine, « histoire du parti est élevée au rang de religion »

Passions et poudre sont à l’évidence réunies, surtout côté chinois dont l’outil militaire vise la parité avec les forces armées américaines en 2035 et une supériorité qui lui permettrait de vaincre ces dernières d’ici à 2050. Cela étant, ce sont des deux côtés, et même de tous les côtés, en particulier au Japon, à Taïwan et en Inde, que l’on entend des « bruits de bottes » ou, dans un langage moins métaphorique, que l’on observe un renforcement de l’effort de défense et un souci de se mieux préparer à un conflit armé éventuel. Plus important, les Etats-Unis ont montré qu’ils n’entendent pas « se laisser faire », c’est-à-dire permettre à la Chine de militairement les dépasser.  

Heureusement, confrontation ou rivalité stratégique ne signifient pas automatiquement conflit armé. […] Le fait que les Etats-Unis, la Chine mais aussi l’Inde (et la Russie) soient des puissances nucléaires contraint les gouvernements de ces pays à y réfléchir à deux fois avant de s’engager dans un affrontement militaire direct. Comme hier, cette réalité reste paradoxalement un facteur de paix et donc nous éloigne du piège de Thucydide [situation qui voit une puissance dominante entre en guerre avec une puissance émergente]. On l’a constaté, à nos dépens, lors de l’annexion par Moscou de la Crimée. […] 

Le principal risque pour l’avenir serait la décision de Pékin de « sanctuariser » Taïwan, ou même les Senkaku ou l’ensemble de la mer de Chine du Sud. A ce jour, une telle annonce reste improbable tant elle ferait monter les enchères et donnerait aux deux derniers différends territoriaux une importance démesurée. Mais on ne peut totalement l’exclure si une aventure militaire de l’APL contre Taïwan – blocus ou attaques ciblées – tournait mal.  

Une autre évolution a rendu toute guerre future entre grandes puissances très différente : ses dimensions cybernétique et spatiale. On l’a déjà dit, la guerre cybernétique a depuis longtemps commencé sans avoir à être déclarée. Chinois comme Américains se préparent à détruire les moyens spatiaux et cybernétiques de l’adversaire avant même que les hostilités soient engagées. Mais mettront-ils à exécution leurs menaces ? En fait, une nouvelle forme de destruction mutuelle assurée (Mutually Assured Destruction ou MAD), c’est-à-dire de dissuasion, a pris forme dans ce domaine. Celle-ci convaincra-t-elle les Etats qui maîtrisent ces nouvelles armes à engager une négociation en vue d’en contrôler le développement et les effets ? Il est trop tôt pour le dire. En tout cas, la dépendance quotidienne de milliards d’êtres humains des moyens de communication spatiaux et cybernétiques est de nature à faire réfléchir à deux fois les décideurs militaires avant de se lancer dans une telle guerre. […] 

2) Le choix chinois de rester dans les zones grises  

La République populaire n’a-t-elle pas justement montré qu’elle n’avait pas besoin d’en arriver là ? Nous avons vu combien celle-ci est devenue adepte des zones grises [NDLR : Ces actions, entre la paix et la guerre, restant en dessous du seuil qui provoquerait une réaction militaire], estimant que leur utilisation extensive est pour l’heure le meilleur moyen de faire valoir ses revendications territoriales et de défendre ses intérêts de sécurité. Et combien elle pense pouvoir ainsi exercer des pressions efficaces sur les pays qui, de son point de vue, contestent les premières et portent atteinte aux seconds.  LIRE AUSSI >> Alice Ekman : « Aucune société chinoise, aussi puissante soit-elle, n’est au-dessus du parti »

Ce choix stratégique met aussi en lumière une propension des décideurs chinois à éviter de prendre trop de risques, ou plutôt à gérer avec précision toute nouvelle prise de risque. Rester en deçà du seuil de la guerre semble une ligne directrice constante. Il est clair que certaines confrontations peuvent provoquer des incidents, voire des crises militaires. Mais jusqu’à maintenant, rien ne vient contredire la priorité accordée par la Chine de Xi aux zones grises. […] 

La raison de ce choix stratégique est double. La première est que l’APL n’a pas été engagée dans une guerre véritable depuis son conflit frontalier de 1979 avec le Vietnam, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans. Contrairement aux forces armées américaines qui depuis le début des années 1990 ont presque constamment été en guerre, l’Armée populaire de libération (APL) manque d’expérience du combat. Elle en est parfaitement consciente. […]  

En d’autres termes, la direction du Parti communiste chinois ne peut se permettre de lancer l’APL dans un conflit dont l’issue serait incertaine. Tout échec aurait des répercussions intérieures et inter- nationales considérables. Il pourrait fragiliser l’équipe dirigeante en place, provoquer des difficultés économiques, être source de troubles, favoriser une évolution politique et, partant, mettre en danger le régime actuel. Il porterait atteinte au « prestige » de la Chine, l’une des trois composantes essentielles, selon entre autres Raymond Aron, de la puissance, avec la richesse et la force. Cet échec risquerait aussi de compromettre son projet de « renaissance nationale » et par là son ambition de supplanter les Etats-Unis. N’oublions pas enfin que la stabilité et la perpétuation du régime restent les priorités du PC chinois, devant toute unification avec Taïwan. Entre Taïwan et le pouvoir, le choix du Parti communiste comme de Xi Jinping est clair : ils préfèrent le pouvoir. […] 

Ce choix stratégique en faveur des zones grises est aussi dans une certaine mesure le reflet de l’état d’esprit de la société chinoise. Celle-ci s’est déshabituée de la guerre. La passion nationaliste et même guerrière en Chine semble parfois sans limites et invincible.  

Promue par Xi, la « diplomatie du loup guerrier » en est l’acmé internationale. Néanmoins, […] les réactions intérieures à la mort de tout casque bleu chinois en Afrique (quatre ces dernières années) ont montré combien la société chinoise est mal préparée à un conflit qui forcément rapporterait beaucoup de cercueils sur le sol national. En réalité, pétris de films de propagande et de programmes techno-militaires, les nationalistes chinois ont souvent une vision irréelle, voire ludique, de la guerre. Dans ce contexte, les tweets agressifs des diplomates chinois apparaissent comme autant de compensations psychologiques aux hésitations du pouvoir chinois à se lancer dans un conflit armé véritable. […] 

3) Washington mise sur ses alliés 

En poussant par des moyens ni totalement pacifiques ni totalement belliqueux son avantage, la Chine a, sans forcément le souhaiter, presque mécaniquement conduit les Etats visés à réagir et à adapter leur stratégie. […], le principal résultat a été un plus net engagement des Etats-Unis auprès de leurs alliés officiels et effectifs, en particulier le Japon, Taïwan et les Philippines. Il a été aussi un réalignement des postures stratégiques des capitales qui n’entretiennent pas des relations formelles de sécurité avec Washington : Hanoi et New Delhi d’abord, mais aussi dans une certaine mesure Kuala Lumpur et Djakarta. Il a été enfin le renforcement du Quad (Australie, Etats-Unis, Inde et Japon) et sa transformation progressive, sinon en Otan asiatique, du moins en structure de coordination stratégico-militaire, au grand dam de Pékin.  LIRE AUSSI >> Pour contrer la Chine, Biden relance le multilatéralisme à l’américaine

Ce réalignement stratégique a créé un nouvel équilibre des puissances qui est aussi de nature à éloigner les risques de guerre. En effet, la marine chinoise est devenue aujourd’hui la première du monde, mais si en cas de conflit autour de Taïwan ou en mer de Chine méridionale les marines américaine, japonaise, taïwanaise, voire australienne et indienne sont engagées, le rapport des forces demeure largement en faveur des alliés officiels ou de fait des Etats-Unis. La réaffirmation ou l’extension des garanties de sécurité américaines contribuent aussi à éloigner la perspective d’un conflit armé. Quoique tout incident ou même crise militaire ne puisse être exclu, cela est vrai pour le Japon, Taïwan et les Philippines.  

4) La pression s’accroît sur Taïwan 

Pour autant, nombre d’arguments développés dans ce livre laissent apparaître un accroissement réel des risques d’incidents armés et même de crises militaires, y compris entre la Chine et les Etats-Unis. L’augmentation des frictions entre la marine de l’APL et la VIIe flotte américaine en mer de Chine méridionale et des incursions des garde-côtes chinois dans les eaux environnantes des Senkaku, et surtout la multiplication récente des intrusions de l’armée de l’air dans la zone de défense taïwanaise vont tôt ou tard conduire à un incident et une crise qu’il faudra gérer.  LIRE AUSSI >> Exercices militaires, tests de missiles…Et si la Chine attaquait Taïwan ?

[…] On ne peut non plus exclure que, côté chinois, et peut-être aussi côté américain, un tel incident soit provoqué, pour tester les réactions de l’adversaire. Un incident non prémédité, c’est-à-dire résultant de l’action d’un commandant ou d’un pilote, tel celui de l’EP-3 en 2001, a plus de chances d’être réglé relati- vement rapidement par les diplomates. Mais un incident délibéré comme le harcèlement de l’USS Decatur en 2018 ou probablement aussi l’attaque à coups de gourdins de soldats indiens sur la frontière en juin 2020 est nettement plus ardu à surmonter. Le fait que le premier type d’incident ait cédé la place au second est inquiétant, car il reflète une claire volonté d’une plus grande prise de risque. […]  

Les rumeurs vont bon train en Chine selon lesquelles Xi aurait le projet de réunifier par la force l’île démocratique et de fait indépendante en 2022, juste avant le XXe congrès du PC chinois prévu pour l’automne. On pense que Xi restera au pouvoir au-delà de cette date, comme désormais la Constitution de la République populaire l’y autorise : le grand « réunificateur » pourrait alors, sur la base de ce triomphe, envisager un commencement de succession politique… ou se faire nommer président à vie.  

L’APL n’est pas prête à lancer une action frontale. La Chine ne veut pas non plus se trouver responsable du déclenchement d’une troisième guerre mondiale contre les Etats-Unis et leurs alliés, quand bien même elle veillerait à éviter de la nucléariser. […] Xi n’a pas non plus intérêt à s’engager dans une aventure qui pourrait, si elle échoue, le déstabiliser et même mettre en danger le pouvoir monopolistique du PC chinois. Mais il s’est engagé à réunifier Taïwan, sans quoi la Chine ne peut, à ses yeux, retrouver sa grandeur. Il a donc besoin de faire peur aux Taïwanais, tant ceux-ci sont attachés à leur identité et leur Etat – la République de Chine à Taïwan – et restent rétifs à toute unification avec la République populaire. Provoquera-t-il à dessein une crise militaire dans le détroit ? […] 

Pour autant, l’intensification des intimidations de l’APL contribue à aviver à Taïwan comme aux Etats-Unis les débats sur l’avenir à long terme de l’île. Et pour l’heure, elle accroît la probabilité d’une crise militaire sino-américaine. Le paradoxe est que le démocrate Joe Biden aura sans doute à gérer une crise que son prédécesseur et adversaire, certes dans une bien moindre mesure que Xi Jinping, a contribué à préparer. Quoi qu’il en soit, l’on voit mal le gouvernement américain céder.  

5) Vers une nouvelle guerre froide 

Aujourd’hui, il y a consensus à Washington sur ce qu’est devenue la Chine de Xi : la principale menace au leadership américain. Les Etats-Unis peuvent-ils conserver ce leadership sans chercher à endiguer et même à affaiblir d’une manière ou d’une autre la puissance chinoise ?  

On en revient donc au piège de Thucydide […]. Ce combat entre les deux superpuissances du moment pour le leadership mondial n’est pas seulement de nature militaire. Il est global. Sur le plan économique, il est déjà avéré que la Chine ravira aux Etats-Unis la première place d’ici à 2030 ou même avant. Mais le PIB brut de chaque pays n’embrasse pas toute la réalité. De plus, par-delà la crise du Covid-19, la croissance chinoise ralentit et les risques de voir l’économie de la République populaire s’embourber dans « le piège du revenu moyen » (middle income trap) se sont accrus. En matière scientifique et technologique, pays plus ouvert et attractif, les Etats-Unis ont de fortes chances de rester leader, en dépit d’un investissement massif du gouvernement chinois en recherche et développement. […]  LIRE AUSSI >> Origines du Covid : une guerre des récits sans merci entre Washington et Pékin

Enfin, militairement, l’on peut douter que la Chine puisse supplanter les Etats-Unis même en 2050. Elle sera alors sans doute dotée de la plus importante armée au monde en nombre de bateaux, d’avions et de missiles conventionnels, obligeant ces derniers à adopter dans le Pacifique occidental une stratégie de défense asymétrique. Mais soutenues par une plate-forme industrielle de défense plus dynamique, les forces armées américaines ont de grandes chances de rester plus globales, avancées et sophistiquées.  

[…] L’on n’assiste donc pas à une transition de puissance, mais plutôt à l’instauration d’une nouvelle bipolarité, caractérisée par une asymétrie, à mon sens, durable. Pour sa part, la République populaire est persuadée, ou plus exactement s’est persuadée de l’inverse. Le duel ou l’affrontement est donc voué à se poursuivre sans pour autant précipiter ces deux grandes puissances dans le piège de Thucydide.  

En réalité, il est probable que la rivalité stratégique sino-américaine reste largement pacifique tout en favorisant l’émergence d’une nouvelle guerre froide assez différente de la première. 

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