Ogre russe : cette incompréhensible insouciance occidentale face à l’ultimatum lancé par Vladimir Poutine à l’OTAN

Le ministère des Affaires étrangères russe a présenté deux projets d’accord concernant l’OTAN. Ces documents prévoient d’interdire tout nouvel élargissement de l’OTAN – à l’Ukraine, ainsi qu’à tout autre pays – et d’empêcher les activités militaires proches de la frontière russe. Cet ultimatum est susceptible de raviver les tensions avec la Russie et fait craindre une nouvelle offensive contre l’Ukraine.

 Françoise Thom. ATLANTICO . 5 janvier 2022

Atlantico : Le 17 décembre, le ministère des Affaires étrangères russe a dévoilé deux projets de textes — un « Traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » et un « Accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord [OTAN] ». Dans quelle mesure sous-estime-t-on l’importance de ces textes en Europe ?

Françoise Thom : La publication de ces textes couronne en quelque sorte une longue évolution en Russie, qui est largement passée inaperçue en Europe et aux Etats-Unis. Depuis 2004 le régime poutinien se prépare à un affrontement avec l’Occident, sur le plan de la politique intérieure et celui de la politique étrangère. Pour cela il s’est d’abord assuré le contrôle des secteurs vitaux de l’économie, il s’est efforcé de créer une situation de dépendance énergétique de l’Europe tout en travaillant chez lui à parvenir à l’autarcie. A partir de 2008 il s’est lancé dans une politique de modernisation de son potentiel militaire dont les résultats sont visibles aujourd’hui. Parallèlement le régime poutinien a systématiquement éradiqué l’opposition en Russie, justement dans cette perspective d’un affrontement futur avec les Occidentaux, un peu comme Staline a organisé la grande terreur en 1937-8 en prévision de la guerre, pour extirper la prétendue « cinquième colonne » en URSS. En même temps durant deux décennies le Kremlin a soumis la population russe à une propagande de haine des Etats-Unis et de l’Europe, à l’endoctrinement systématique dans un culte de la violence et de la force. Tous ces processus n’ont pas suffisamment été perçus en Occident, et surtout la cohérence des politiques mises en place ont échappé à notre attention. Aujourd’hui la Russie se sent assez forte pour défier les Etats-Unis et les pays de l’OTAN et c’est là le sens de ces deux textes publiés le 17 décembre. À LIRE AUSSIMenaces russes sur l’Ukraine : Poutine sait exactement ce qu’il veut, l’Europe… pas du tout

Dans un texte publié sur Desk Russie, vous qualifiez ces demandes « d’ultimatum ». Quelles seraient les conséquences d’une signature de ces textes par l’Occident ? Et en cas de refus de signer ?

Ce terme d’ultimatum a été utilisé par les commentateurs russes eux-mêmes. Si les Etats-Unis accèdent aux exigences russes, l’OTAN cesse d’exister et toute l’Europe tombera sous la domination du Kremlin qui a déjà montré qu’il ne rechigne pas à se livrer au chantage pour ramener dans le rang les pays souhaitant préserver leur indépendance. Cela veut dire que les pays d’Europe occidentale se trouveront logés à la même enseigne que les pays de l’« étranger proche » de la Russie. Le chantage de Gazprom s’étend aujourd’hui déjà à toute l’Europe. L’État russe est avant tout une gigantesque police et une machine de guerre. Seule l’intendance et la démographie ne suivent pas. La vassalisation de l’Europe permettra au Kremlin de mettre le potentiel économique européen au service du projet de puissance russe.

Si les Occidentaux refusent l’ultimatum russe, le Kremlin se vengera en lançant une offensive contre l’Ukraine, car l’Ukraine est sa cible immédiate. Les Russes laissent dès aujourd’hui entendre que l’adoption de sanctions occidentales en rétorsion d’une telle offensive aurait des conséquences pouvant aller jusqu’à des mesures militaires.

La possibilité d’une escalade militaire est-elle un débouché crédible à la situation actuelle ?

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Elle n’est nullement à exclure. Depuis 2008 nous assistons à un crescendo dans l’aventurisme de Poutine, encouragé par des années de complaisance occidentale. Il ne faut pas oublier que les dirigeants russes s’intoxiquent par leur propre propagande. La faiblesse flagrante de leurs interlocuteurs les incite à sous-estimer la solidité des pays occidentaux. En Russie  tout tient par le chef. L’on ne voit pas là-bas que les institutions font la solidité réelle d’un pays. Comme les dirigeants du Kremlin ont en face d’eux des leaders  faibles, lents à réagir, ils s’imaginent que les pays occidentaux sont plus faibles qu’ils ne le sont réellement. Ils sous-estiment aussi la capacité des démocraties à réagir quand elles prennent conscience du danger.

Comment expliquer l’insouciance occidentale face à la menace que fait peser la Russie ? Et comment en sortir ?

Les démocraties ont du mal à concevoir qu’elles ont des ennemis, qu’il existe un antagonisme fondamental entre les pays liberticides et les pays libres. Elles répugnent à l’effort. Or affronter un ennemi aussi systématique que la Russie, qui cherche à nous éliminer d’Afrique et du Moyen-Orient, à nous brouiller avec nos voisins européens en attisant le chauvinisme, qui cherche à dévoyer de l’intérieur nos institutions en soufflant sur les antagonismes sociaux et ethniques, en discréditant la démocratie, demande un immense effort de lucidité d’abord, de volonté ensuite. Il exige aussi la capacité de faire la distinction entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas. On dit que Poutine par son agression a véritablement donné naissance à la nation ukrainienne. Il reste à espérer que la menace russe réveille les Occidentaux et les aide à sortir de la confusion intellectuelle et morale qui les paralyse.

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