«L’homme noir doit rentrer dans l’histoire… économique!» 

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Entretien avec Albert Batihe, auteur de « Nègre de Blancs » (éditions du Cerf)

Isabelle Marchandier  CAUSEUR

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5 février 2022

«L’homme noir doit rentrer dans l’histoire… économique!»
Albert Batihe © Hannah Assouline

C’est encore la meilleure solution contre le racisme, selon l’essayiste


Dans son dernier essai au titre un brin provocateur, l’entrepreneur et touche à tout inclassable Albert Batihe retrace son parcours par touches successives, de ses pitreries sur les bancs de l’école jusqu’à son séjour au Cameroun, en passant par ses différentes réussites professionnelles dans le monde des médias et de la communication. C’est par le truchement de ces éléments biographiques qu’il expose, avec son esprit caustique et son franc-parler, ses convictions sur le racisme ; lequel est, selon lui, plus à chercher désormais du côté des noirs eux-mêmes que du côté des blancs. Il encourage chacun à prendre son destin en main au lieu de se complaire dans une posture victimaire.  


Isabelle Marchandier. « Nègre de Blanc » ! Ce titre est à votre image : direct et ironique. Est-ce aussi une manière de vous approprier l’offense que vos détracteurs peuvent vous porter, et de renverser le stigmate ?

Albert Batihe. J’ai en effet souhaité me réapproprier cette insulte, afin de la rendre plus vulnérable, moins violente. Je refuse de laisser à certaines minorités vindicatives cette expression. La polémique autour du changement de titre du best seller d’Agatha Christie Les dix petits nègres m’a profondément scandalisé. Aujourd’hui, il suffit que des minorités se sentent offensées pour revisiter, épurer, détruire les œuvres du passé. La majorité ou les minorités n’ont pas à définir ce qui est bien ou mal pour moi.  Notre conscience le fait pour nous. Je considère avoir le droit d’utiliser ce mot, « nègre », et pourquoi pas d’en faire un terme positif !

Votre essai est une autobiographie, mais surtout un débat entre vous et un contradicteur imaginaire, que vous appelez « frérot », et que l’on devine sous les traits d’un militant antiraciste. Pourquoi ?

Il fallait bien m’opposer à quelqu’un, à défaut de pouvoir le faire dans les médias qui semblent préférer jouer la carte de l’omerta avec moi, plutôt que d’affronter mon discours qui est inhabituel puisqu’il ne verse pas dans la litanie des complaintes. J’ai donc mis en scène un contradicteur qui ne se défilerait pas et qui n’aurait pas peur d’assumer la confrontation ! Celui que je nomme « frérot » est loin d’être une création fictive : il est un archétype issu de mes rencontres et de mes relations. 

L’école, la justice, la politique, l’emploi, la police, les médias : toutes ces institutions ne sont pas racistes, selon vous. Du moins, tel est votre constat. Pourtant, au fil de votre démonstration, vous notez bien la sous-représentation des noirs, la prégnance de stéréotypes raciaux dans la société et vous appelez à changer les mentalités. N’êtes-vous pas un militant antiraciste qui s’ignore ?

Comme vous y allez ! Je suis bien entendu anti-raciste. Qui ne le serait pas aujourd’hui ? Mais je ne suis pas prêt de rejoindre Assa Traoré, l’égérie du mouvement Black Lives Matter en VF pour autant. Toutes les formes de racisme doivent évidemment être combattues. Et heureusement que les mentalités évoluent encore. La publication de mon livre en est la preuve. Faisons en sorte que les mentalités restent toujours en mouvement, il n’y a rien de plus terrible à mes yeux que de se contenter du statu quo.

LA DIVERSITÉ SERA RÉELLE QUAND ON ARRÊTERA D’EN PARLER, TOUT BONNEMENT QUAND CE MOT SERA TOMBÉ AUX OUBLIETTES

En revanche, je ne suis pas un « militant ». L’antiracisme, ce n’est pas mon « combat ». Moi, je parle de ce que je connais. Je suis un chef d’entreprise, plus précisément un businessman. Mon combat à moi se mène sur le terrain économique. Pour en revenir à Assa Traoré,  je n’ai jamais eu l’occasion de la croiser ou d’échanger avec elle, je ne la connais qu’au travers de ce qu’en disent les médias. Mais je vais peut-être énerver ici ceux qui pensent que lorsque tu es noir, tu n’as pas le droit de ne pas soutenir le collectif controversé La vérité pour Adama : je ne suis pas sur la même ligne idéologique qu’eux.

C’est-à-dire ? Êtes-vous plutôt du côté d’une Rachel Kahn qui défend un antiracisme universaliste et veut abolir la race, ou bien du côté d’une Rokhaya Diallo qui prône le multuiculturalisme et défend les communautés – et semble selon moi en réalité obsédée par les différences raciales ?

Le problème, c’est que les mots de Rachel Kahn ne sont peut-être pas assez directs. Son discours est à mes yeux trop intellectuel. Elle contourne pour ne pas choquer,  pour continuer à plaire. J’ai par ailleurs du mal à cerner son combat, car à mon sens son dernier livre Racée ne s’inscrivait plus dans la même ligne militante que Noire n’est pas mon métier, un ouvrage collectif qu’elle a signé avec plusieurs autres comédiennes et destiné à briser les stéréotypes…

Justement, Racée était un titre qui se voulait peut-être ironique envers tous ces militants « woke » qui parlent en permanence de « racisés ». « Racé » est un adjectif présent dans le dictionnaire. « Racisé », est un nom commun qui, dieu merci, n’y figure pas encore…

Je suis plus au fait concernant Rokhaya Diallo. Je serais prêt à débattre avec elle. Nous sommes opposés sur la façon dont nous voulons faire bouger les lignes pour les gens de couleur, mais je trouve Diallo intéressante. Pour moi, son discours victimaire pointe toujours la responsabilité de l’autre et évidement surtout de l’homme blanc. À l’ entendre, on a un peu l’impression qu’on est dans la cour de récréation. À ces gémissements, j’oppose la rage de vaincre : je suis pour que les noirs se prennent en charge, qu’ils prennent leur destin en mains, qu’ils créent des entreprises car c’est sur le terrain économique qu’on fait véritablement bouger les mentalités et les représentations. Plus les gens de couleurs réussiront en France, plus ils seront désirables et donneront envie de les imiter. Je ne peux pas être plus clair – sans faire de mauvais jeu de mots.

Regrettez-vous qu’il y ait peu d’entrepreneurs noirs, d’écrivains noirs, d’hommes politiques noirs. À qui la faute ?

Je préfère être sincère et cash pour que l’on me comprenne bien : je ne désigne aucun coupable comme il est devenu si courant de le faire de nos jours. Tu avales une poussière de travers, il faut un coupable. Un arbre te tombe dessus, il faut intenter un procès.

Ce que j’explique dans mon livre, c’est que dans tous les secteurs d’activité, il y a des codes et des règles à respecter. C’est le principe même de la vie en société. Les nouveaux arrivants doivent les observer, les comprendre et les appliquer pour pouvoir s’assimiler. Et encore plus si on souhaite changer les règles du jeu par la suite… 

Je n’ignore pas les obstacles, mais pour moi ils font partis du jeu. Il est temps que nous, les noirs, nous le comprenions et le mettions en application. Je ne vais pas attendre que les blancs viennent me l’expliquer.

Que faut-il répondre lorsque des militants viennent nous expliquer que le racisme n’est pas un comportement pathologique et individuel, mais qu’il est dans la structure même de la société ou que des normes sociales auraient été créées par et pour la domination de certains groupes ?

Je ne nie pas cela, mais c’est un autre débat qui fait perdre du temps. Il est temps de passer à autre chose, il y a d’autres solutions. Les leaderships sont faits pour être renouvelés. Les numéros un sont faits pour être détrônés. Les noirs peuvent être des créateurs d’entreprises capables d’enrichir notre pays. 

Vous abordez la question des quotas ethniques, vous souhaitez leur instauration. Mais n’est-ce pas antinomique avec le fait que vous vous définissez avant tout comme Français – et non pas par votre couleur de peau – contrairement aux militants racialistes qui se définissent, eux, par leur identité ethnique ou raciale ?

Je ne vais pas combattre le racisme en adoptant moi même un comportement raciste. Ce serait rentrer dans un cercle vicieux sans fin avec des rôles inversés. Cette guerre des races, cette loi du talion est mortifère et rend impossible toute harmonie mutuelle. La vraie bataille est ailleurs. Elle est dans l’utilisation des codes et des règles de la réussite, c’est par ce respect, qu’on aura beaucoup plus de résultats. On ne fait pas le choix de sa couleur de peau mais on fait le choix de sa façon de vivre. Concernant les quotas ethniques, voila plusieurs années que la question se pose dans le débat public sans savoir si cela fonctionne ou pas. Alors pourquoi ne pas essayer ? Il est peut-être temps d’adopter ces solutions comme la parité peut avoir fait avancer le combat féministe.

En tout cas, j’en ai assez d’entendre des expressions comme « pas assez de noirs » comme si nous étions une masse d’individus interchangeables. J’attends le jour où nous n’aurons plus à en discuter car ce sera devenu monnaie courante. De la même manière que je ne souhaite pas non plus qu’il y ait « trop ». 

Vous évoquez la question du métissage avec vos enfants qui sont métis. Vous allez même jusqu’à inverser la théorie du « grand remplacement » et dire qu’à force de mélanges les noirs deviendront des blancs. Pourtant, vous constatez vous même l’amplification du phénomène communautaire, avec de plus en plus d’enclaves comme dans le 12ème arrondissement de Paris où vous avez grandi et où vous ne voyez plus la mixité que vous avez connue. La créolisation à la Jean-Luc Mélenchon résoudra-t-elle le séparatisme qui progresse ?

La « diversité » est un terme qui a été galvaudé – car employé à toutes les sauces. Je suis né et j’ai grandi avec cette diversité, elle m’a imprégné et a été un moteur. La diversité sera réelle quand on arrêtera d’en parler, tout bonnement quand ce mot sera tombé aux oubliettes.

Si j’aime la diversité, je ne soutiens pas pour autant que la créolisation soit une solution au racisme. Mélenchon ne sait pas de quoi il parle. Le problème n’est pas la couleur de peau mais le positionnement économique des gens de couleurs dans nos sociétés modernes. Un noir qui s’embourgeoise adopte les critères de réussites qui caractérisent la société blanche occidentale. Je ne vous dis pas que je m’en réjouis. Je vous dis simplement que l’homme noir n’est pas assez rentré dans l’histoire économique et que cela a des conséquences. Il faut des modèles de réussite qui fassent rêver pour que les individus, noirs comme blancs, puissent s’identifier et prendre leur destin en main.  Je me répète, c’est sur le terrain économique que se joue la bataille contre le racisme.

Après avoir réfuté la thèse de l’existence d’un racisme systémique de la société française, vous aggravez votre cas en mettant en exergue dans votre livre un racisme dont on ne parle que très rarement, c’est le racisme des noirs vis-à-vis des noirs.  Pour vous les blancs n’ont donc pas le monopole du racisme et les gens de couleur celui de l’antiracisme ?

Exactement. Je raconte dans mon livre comment j’ai vécu plus de racisme durant mes années passées au Cameroun que durant l’intégralité de ma vie. J’ai été agressé physiquement, racketté, emprisonné. 

Systématiquement on me reprochait de parler sans accent, de parler comme un blanc. On me disait « tu as beau vouloir les imiter, mais tu restes un « nègre ». Et puis j’ai fréquenté une femme mariée et j ai été arrêté pour complicité d’adultère. La loi camerounaise est pourtant bien claire : seul l’homme ou la femme peut porter plainte à l’encontre de son mari ou de l’épouse volage. Or, le mari n’a pas porté plainte contre sa femme. L’adultère n’a jamais été jugé. Mais moi si, j’ai été reconnu coupable de chantage et de complicité d’adultère. J’ai dû payer en échange de ma libération. 

Bref, il reste que pour les Camerounais, je demeurais un noir et disons-le une sorte de traitre. La raison est simple, nous sommes les premiers à mépriser les noirs qui réussissent. Il est tellement plus confortable de se voiler la face derrière des excuses pour expliquer les échecs. Alors lorsqu’un « frère » de peau parvient à s’en sortir alors qu’il est parti du même point de départ que tout le monde, la jalousie s’éveille et le mépris est au rendez-vous. La sentence tombe : l’homme noir qui réussit n’est plus digne de sa couleur de peau, il ne peut plus être noir. Il n’est qu’un usurpateur, un blanc déguisé en noir. 

Avez-vous suivi l’affaire de Tanguy David, accusé d’être un « nègre de maison », un « vendu » et menacé de décapitation parce qu’il soutient Eric Zemmour ?

Tanguy David est victime de ce que j’ai du subir dans une moindre mesure et de façon plus restreinte en 2007. Je soutenais alors Nicolas Sarkozy et il était inconcevable pour les noirs que ce soit admis. Il fallait évidemment être de gauche et soutenir un candidat de gauche, peu importe le programme. Cette ligne idéologique imposée prouve que les noirs ne sont pas considérés comme des citoyens autonomes capables de voter en leur âme et conscience comme des individus libres et responsables. L’homme noir n’aurait pas le droit d’avoir une vision différente des autres noirs. En 2022, un blanc peut dire qu’il aimerait être noir et cela ne choquera personne, mais si un noir ose dire qu’il aimerait être blanc alors il aura un fardeau ’équivalent à un immeuble à porter sur ses épaules. C’est le nouveau fardeau de l’homme noir ! Bon courage !

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