Bérénice Levet: «‘‘Stéréotypes de genre’’, la négation de la différence naturelle des sexes»

Par Eugénie Boilait

13 septembre LE FIGARO

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La philosophe et essayiste Bérénice Levet. Fabien Clairefond

ENTRETIEN – Légitimer la théorie du genre par un enseignement à l’école qui s’en inspire, et ceci à l’heure où l’orthographe n’est plus maîtrisée par une partie des élèves et où le niveau scolaire diminue, montre la puissance de l’idéologie à l’œuvre derrière le prétexte de la lutte contre les inégalités, souligne la philosophe.


Bérénice Levet est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués, comme Le Musée imaginaire d’Hannah Arendt (Stock, 2011) et La Théorie du genre ou le monde rêvé des anges (Livre de poche, 2016). Dernier livre paru: L’Écologie ou l’ivresse de la table rase (Éditions de L’Observatoire, 2022, 224 p., 19 € ).

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LE FIGARO. – L’exécutif compte relancer dans les écoles des «actions de lutte contre les stéréotypes de genre». Cela rappelle évidemment les «ABCD de l’égalité» lancés par Najat Vallaud-Belkacem. Le ministre a-t-il raison de faire de cette lutte une priorité?

Bérénice LEVET. – La seule priorité est de rendre l’école à sa mission de transmission, essentielle à la formation des futurs adultes et à la continuité historique de notre pays. Donner à connaître, à comprendre et à aimer la France devrait être déclaré grande cause, et exclusive, de l’Éducation nationale. Et puis, sincèrement, les bras vous en tombent lorsque vous apprenez pareil projet. L’année scolaire s’est achevée sur ce que l’on pourrait appeler l’affaire Sylvie Germain, témoignage éclatant de l’illettrisme de notre jeunesse et le ministre n’a rien de plus pressé que de se vouer à la traque aux prétendus préjugés sexistes. Pour mémoire, en juin dernier, un texte de la romancière est proposé à l’épreuve anticipée de français – un texte qui aurait dû, qui plus est, séduire ces émules sonores de Greta Thunberg puisqu’il y est question de forêt et d’hommes ancrés dans une réalité naturelle, tellurique même – et les futurs bacheliers se répandent en invectives contre la romancière sur les réseaux sociaux pour les avoir confrontés à leur ignorance de mots aussi élémentaires, et beaux, que «scander», «venelles», «clameurs», «saillant», la liste n’est pas exhaustive. Deux jours plus tôt, il revenait à des candidats du bac professionnel, moins véhéments toutefois, d’avouer leur désarroi en découvrant pour sujet «Le jeu est-il toujours ludique?». Ironie de l’histoire, car c’est précisément pour avoir voulu rendre l’école «ludique» que la pédagogie progressiste a secrété des élèves se demandant bien ce que peut signifier cet adjectif. Étrangers à leur propre langue, se drapant dans les habits de la victime, pourchassant des coupables, «quels adultes vont-ils devenir?» demandait, dans vos colonnes, Sylvie Germain (lefigaro.fr étudiant du 21 juin dernier). Hélas, la question ne semble guère tourmenter notre ministre. Mais venons-en à la question du jour, vous faites référence aux «ABCD de l’égalité» mais on se garde bien en hauts lieux de les invoquer: «Les termes du débat restent à définir, la sémantique n’est pas arrêtée», précise un conseiller. Ce sera la chose sans le mot. Et la chose, c’est, sous couvert de lutte contre les inégalités, la négation de la différence naturelle des sexes. Nos grands pourfendeurs de préjugés sont d’abord eux-mêmes de formidables vecteurs de préjugés: ils regardent en effet toutes significations reçues comme des stéréotypes. Or, la différence des sexes est un mélange de nature et de culture, et dans les deux cas, nous n’en sommes pas, nous autres, hommes du présent, les auteurs. Elle est un donné naturel, universel, et sur cette nature, chaque civilisation a composé, au fil du temps, sa propre partition. Le raisonnement de nos déconstructeurs est doublement vicié: non seulement, ils nient l’étayage naturel de la polarité homme-femme mais ils postulent que cette partition n’a été écrite que dans le but de dominer et d’asservir les femmes. C’est une des choses les plus inquiétantes aujourd’hui que notre impuissance à «recevoir», à voir un don dans le donné, naturel comme civilisationnel – sexe, patronyme, «c’est mon choix», je deviens ma propre créature. Est-il chose plus hideuse qu’une humanité incapable de gratitude!

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Permettez-moi un dernier point, ne nous leurrons pas, les ABCD de l’égalité ont peut-être été remisés au placard à l’époque mais bon nombre de professeurs n’ont guère besoin de directives ministérielles pour se faire une sorte de devoir d’instituer leur classe en tribunal des flagrants délits de sexisme devant lequel comparaissent nos romanciers, nos poètes, sans compter les grands hommes qui ont fait la France.

Diverses raisons ont été évoquées pour expliquer ces mesures: «Les garçons sont trop souvent élevés dans un idéal de force, de virilité, quand on a encore tendance à associer les filles à la douceur ou à la soumission», selon une source officieuse. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Cette antienne prêterait à rire si les conséquences n’en étaient pas si désastreuses. Des petites filles élevées dans un idéal de soumission – dans les familles musulmanes peut-être, mais pour le reste redescendons sur terre! Cela fait plus de quarante ans – je suis née dans les années 1970, je le sais d’expérience et la chose est amplement documentée -, que les filles ne sont plus assignées à quelque fonction que ce soit. Si certaines constantes s’observent au fil des siècles, c’est que les aspirations diffèrent selon que l’on naît femme ou homme. Quant à l’idéal de virilité, j’incline à penser que c’est pour ne l’avoir plus cultivé que l’ensauvagement prospère: la virilité n’est pas la force brute, elle est au contraire un fruit de la civilisation, elle est devoir de maîtrise de soi et de ses pulsions, sens de la protection des faibles, et volonté d’affronter et de répliquer à l’adversité. L’exécutif explique que si la lutte contre les «stéréotypes de genre» doit être remise à l’ordre du jour, c’est que «les résultats ne sont pas bons». Et si, c’était la nature qui s’obstinait, si, toujours, quelle que soit l’ardeur qu’on mette à la nier et la dompter, elle revenait au galop… Acharnement typique des progressistes! Comment ne pas songer à l’extraordinaire imprécation de Victor Hugo contre ce passé qu’on croit mettre à la tombe et qui toujours en ressort, se dressant «tout debout, ayant à la main on ne sait quelle hideuse revendication de l’avenir».En bannissant le masculin à portée générique, même en tant que professeur, docteur, écrivain ou premier ministre, nous ne sommes plus jamais autorisées à faire le moindre pas de côté. Toujours et partout nous devons exhiber notre sexe

Regardons enfin les choses en face: si assignation à identité sexuée il y a, sans levée d’écrou possible, elle vient des féministes elles-mêmes. C’est bien sous l’empire d’un féminisme identitaire à l’américaine que nous sommes sommées d’exiger partout et toujours d’être «visibles» comme femmes et promues à ce titre. Un exemple entre mille: en bannissant le masculin à portée générique, même en tant que professeur, docteur, écrivain ou premier ministre, nous ne sommes plus jamais autorisées à faire le moindre pas de côté. Toujours et partout nous devons exhiber notre sexe.

Le 27 juin, le ministre de l’Éducation nationale Pap Ndiaye a écrit une lettre aux professeurs où il définit les «grandes directions stratégiques». Quelles sont-elles?

Cette lettre mérite en effet qu’on s’y arrête. On passera sur la faute de construction inaugurale («la charge d’un ministère qui a structuré non seulement ma carrière mais façonné ma vie» – «non seulement» eût dû être placé après l’auxiliaire et avant «structuré») . Le ton est d’emblée donné puisque le ministre adresse sa missive à ses «chères professeures» et «chers professeurs», conformément, soit dit en passant, aux instructions de son prédécesseur, Jean-Michel Blanquer, dont les médias avaient quelque peu hâtivement annoncé qu’il boutait l’écriture inclusive hors de l’enceinte de l’Education nationale quand en réalité il n’en bannissait que le point médian et exhortait à l’usage de cette double flexion, c’est-à-dire de ce que Alain Finkielkraut appelle le bégaiement.

Cette lettre est un tissu de contradictions. Le ministre promet de rendre au savoir et aux professeurs leur «autorité», il s’engage à «réaffirmer avec force» le rôle des professeurs dans «l’élévation de nos élèves» et l’on saluera ce salvateur rappel: «élève» n’est pas un vain titre, telle est bien la mission de l’école que de tirer l’enfant vers le haut, et ce par la fréquentation des grandes œuvres et des grandes actions du passé. Mais le bel édifice s’écroule. Selon un principe très macronien, dans le même temps, Pap Ndiaye décrit la classe comme un espace de conversation dont le professeur n’est jamais que le gentil organisateur. L’enseignement qui y est dispensé n’est jamais que «tourné vers» – simple orientation, rien de contraignant, rien de disciplinaire – «tourné vers la connaissance» certes, mais non moins «vers l’estime de soi et des autres», ou encore, «vers la possibilité pour chacun de tracer son chemin». Le ministre excelle en effet dans le maniement de ces formules oscillant entre école de management et manuel de développement personnel: ainsi les savoirs fondamentaux dont il fait le deuxième axe de sa politique sont-ils des «savoirs nécessaires pour aller vers le monde» et la lecture qu’il entend promouvoir, le «meilleur moyen pour chacun d’aller au-delà de lui-même, d’aller à son rythme le plus loin possible»! Nullement, et l’on revient à notre point de départ, pour enrichir sa langue et sa perception. Nullement afin d’avoir les mots pour dire, penser, sentir, voir, mettre en forme ses sentiments et son expérience.

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Couronnant le tout, après l’école de la bienveillance de son prédécesseur, Pap Ndiaye entend instituer une école «bien-être», la laïcité n’y est guère d’ailleurs invoquée que comme condition de ce «bien-être». Or, je ne suis pas certaine que ce soit la meilleure arme contre le port des abayas et autres kamis car ces jeunes gens considèrent assurément que là est leur «bien-être». Mais il est vrai que le ministre ne voit pour l’heure dans le port de ces vêtements islamistes que l’indice d’une «crise d’adolescents».

Enfin, et comme de juste, Pap Ndiaye fait de l’écologie son cheval de bataille. Il s’agira d’assaisonner toutes les disciplines d’épices vertes. Est-ce réellement nécessaire? La coupe n’est-elle pas déjà pleine? J’invite le ministre à lire, et à méditer, le témoignage d’un jeune lycéen interrogé par l’hebdomadaire L’Obs qui consacrait il y a peu un dossier à l’école: évoquant l’écologie, lui-même parlait de véritable «bourrage de crâne». «Bientôt, – et il ne croyait pas si bien dire -, on l’étudiera dans toutes les matières», s’inquiétait-il. «C’est important, mais à un moment, c’est bon, on a compris. D’autant qu’il y plein d’autres sujets passionnants qu’on aborde en coup de vent».

On peut lire dans cette lettre: «Dans vos classes, vous créez le rythme et les conditions d’une conversation singulière». Quel est le rôle des professeurs selon cette phrase?

Le professeur, je l’ai dit, est réduit au rang d’animateur, une sorte d’arbitre dans un grand débat perpétuel. Or, contresens majeur, la conversation met les intervenants à égalité, quand l’autorité, cette autorité que le ministre prétend vouloir restaurer, suppose une essentielle asymétrie. Le professeur n’est légitime que parce qu’il est riche d’un savoir que, par définition, l’élève ne possède pas. Rien de moins égalitaire, n’en déplaise aux démocrates mais en démocratie tout ne doit pas être démocratique, que la relation du maître et de ses élèves.

Dans le même ordre d’idées, le chorégraphe Benjamin Millepied a récemment proposé une nouvelle version de Roméo et Juliette, en affirmant: «C’est ridicule de faire Roméo et Juliette avec seulement un homme et une femme en 2022». Les œuvres doivent-elles être modifiées pour correspondre à une époque?

En aucune façon et la perte est d’abord pour nous. Incarcérés dans la prison du présent, metteurs en scène de théâtre et d’opéra, chorégraphes, directeurs de musée, commissaires d’exposition n’ont plus qu’un souci, mettre les œuvres du passé à l’heure du présent, ôter à ces créations venues d’autres rives temporelles le piquant du fantôme, le mordant du revenant, et les rétrécir à leur étroite mesure. Ces chantres de l’altérité n’exècrent rien tant que l’altérité temporelle. Cela s’appelle «dépoussiérer», autrement dit, ôter aux grandes œuvres toute poussière d’étrangeté.La vertu des grandes œuvres, et raison pour laquelle nous avons suprêmement besoin de nous y abreuver, est précisément de nous découvrir d’autres modalités de vie et de pensée que les nôtres, d’inquiéter les évidences du présent

Ainsi, et pour donner deux exemples récents, risibles si l’art, l’histoire, notre intelligence et tout simplement le réel n’en faisaient pas les frais, du musée de Cluny consacrant un cycle de conférences à «La part des femmes. Genre et société en Europe à la fin du Moyen Âge» avec, clou de cette vaste croisade, «les Genres fluides. De Jeanne d’Arc aux saintes trans». Ou de l’exposition présentée ce printemps au Musée du Luxembourg «Pionnières. Artistes dans le Paris des Années folles», aux scansions dictées par l’idéologie du Genre et le post ou décolonialisme: «gender fluid», «female gaze» et «diversité» ordonnant le parcours du triste et ennuyé visiteur. Nos élites culturelles semblent bien n’avoir plus rien à prêter aux grandes œuvres que leur propre indigence, pour paraphraser Aragon.

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Or, la vertu des grandes œuvres, et raison pour laquelle nous avons suprêmement besoin de nous y abreuver, est précisément de nous découvrir d’autres modalités de vie et de pensée que les nôtres, d’inquiéter les évidences du présent. «Grâce à l’art, il nous arrive d’avoir des révélations», disait Soljenitsyne. C’en est fini lorsque l’on ne demande plus à l’art que de ratifier nos mornes certitudes.


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