MEMORABILIA

Chantal Delsol: «Notre maître aujourd’hui: la peur»

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TRIBUNE – Nous savons depuis l’Antiquité que la peur est un instrument de pouvoir. Gardons-nous d’y céder comme tout, hélas, nous invite à le faire ces temps-ci, explique la philosophe*.

Par Chantal Delsol. 9 février 2021. LE FIGARO

Chantal Delsol. Clairefond

Daniel Defoe (celui de Robinson Crusoé) avait écrit en 1722 un Journal de l’année de la peste, souvenirs de la grande peste de 1665 à Londres. Difficile de trouver compte rendu plus explicite et imagé des conséquences de la peur sur une population. Certains abandonnent tout principe moral. D’autres se mettent à colporter des rumeurs inventées qui font dresser les cheveux sur la tête. D’autres encore, au comportement autrefois raisonnable, s’adonnent à des sorcelleries abominables. La délation fleurit, la folie gagne, les suicides se multiplient.

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Nous n’en sommes pas là – il faut dire que le Covid-19 n’est pas la peste!– mais nos psychologies ultra fragiles nous laissent probablement aussi affolés par ce virus que nos ancêtres par la peste. C’était la peur qui les faisait divaguer, et c’est encore la peur qui nous égare en bloc et en détail. Nos gouvernants le savent.

Les trois semaines qui viennent de s’écouler ont été significatives d’une période qui dure depuis près d’un an. Tout a été fait pour nous épouvanter. La plupart de ces nouvelles sont probablement vraies, mais il faut voir sur quel ton d’affolement on nous annonce – que les vaccins sont en retard et nous n’en aurons pas assez – que le variant anglais est très dangereux, beaucoup plus que le virus présent – que les vaccins actuels ne pourront pas s’en prendre aux nouveaux variants, qui déferlent d’Afrique et d’Amérique à un rythme inconnu – que nous allons donc fatalement vers un confinement serré, très serré, beaucoup plus que tout ce que nous connaissons. Les services de réanimation sont débordés, on commence déjà à transporter des malades d’une ville à l’autre (oui, mais on ne fait pas confiance aux cliniques, qui elles, sont vides). Tout cela mené à grand renfort de vocabulaire dramatique, en permanence et sur toutes les chaînes à la fois. On pourrait écrire un livre avec toutes ces nouvelles effrayantes.Il y a tant de raisons étalées d’avoir peur, un variant surgissant toujours derrière l’autre et une mauvaise nouvelle chassant l’autre, que la vie s’organise dans une peur perpétuelle.

Naturellement, les médias sont dans l’affaire tout aussi responsables que les gouvernants. Bien sûr les gouvernants en font trop: Emmanuel Macron nous avait annoncé avant le deuxième confinement que cette fois le pic épidémique serait beaucoup plus haut que le premier, ce qui n’a pas été le cas. Mais des médias tentés par l’épate et le tragique ne retiennent trop souvent, des fameux discours sur la santé, que les expressions les plus affolantes et les prévisions les plus sombres. Tout cela tisse un climat de peur qui envahit l’atmosphère et finit par faire perdre la raison à bien des gens pas très stables – il y en a beaucoup dans un pays aussi dépressif que le nôtre.

La peur est un merveilleux instrument de pouvoir. Il suffit de regarder les expressions consacrées: on est paralysé, glacé, pétrifié par la peur. Elle vous immobilise, vous interdit d’agir et vous rend docile à toute pression. Dites à quelqu’un que sa vie est en jeu, et il vous obéira comme un esclave. Depuis l’Antiquité tous les tyrans règnent par la peur, et celle-ci forme la raison principale de ce qui n’a pas de vraie raison, à savoir la prise de pouvoir en situation exceptionnelle. C’est parce que les gens redoutent des catastrophes qu’ils se donnent des dictateurs. C’est parce qu’ils tremblent qu’ils acceptent toutes sortes de directives ahurissantes, inutiles, ou mortifères, qui autrement les auraient fait sortir de leurs gonds. Les gouvernements savent très bien tout cela, même s’ils ne sont pas faits de l’étoffe tyrannique. Ils en jouent, parfois plus ou moins consciemment, comme un chef soucieux de son autorité vacillante joue avec son sceptre.

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Le problème est que la peur est d’un usage dangereux, comme toutes les drogues utiles. Surtout quand elle se répand chez un peuple déjà fragile, prêt à s’épancher à tout propos sur lui-même, et si prompt à endosser le statut de victime. Chez nous, à force de manipuler la peur, on a fini par en faire une habitude. Une maladie chronique, si l’on veut. Il y a tant et tant de raisons étalées d’avoir peur, un variant surgissant toujours derrière l’autre et une mauvaise nouvelle chassant l’autre, que la vie s’organise dans une peur perpétuelle. Bientôt c’est la vie elle-même qui fait peur.

On ne sait plus très bien de quoi on a peur – puisque la cause de la peur change sans cesse, et il faut dire que le discours public en rajoute des couches – mais la peur devient une disposition permanente, comme une seconde peau.

Dans les Ehpad où tout le monde est désormais vacciné, les mesures drastiques prises pendant les périodes de confinement ne parviennent pas à s’éteindre. On trouve toujours un nouveau danger pour les justifier. Si bien que nombre de personnes très âgées, déjà terriblement malmenées par un an de solitude, continuent de subir un régime pénitentiaire, parce que la peur panique s’est enracinée avec ténacité, et apparemment pour toujours, dans les directives de l’agence régionale de santé. Quand le messager crie «au loup!», on cherche des yeux le loup. Mais quand le messager crie «au loup!» du matin au soir, on cherche plutôt le dérangement dans l’esprit du messager. C’est bien ce qui arrive en ce moment: une sorte de débandade de la raison. On ne sait plus très bien de quoi on a peur – puisque la cause de la peur change sans cesse, et il faut dire que le discours public en rajoute des couches – mais la peur devient une disposition permanente, comme une seconde peau.

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Ce processus rappelle celui de la peur des catastrophes, qui ne nous quitte pas depuis la seconde guerre mondiale, alors que les catastrophes, elles, changent: peur de la guerre nucléaire, du monde trop vide et puis du monde trop plein, du réchauffement climatique. Il est vrai que les grandes peurs collectives ont toujours existé, et parfois à juste titre. Chez les peuples hygiénistes que nous sommes, tétanisés par le principe de précaution, il y a toujours des raisons de craindre. Le conformisme moral a listé une bonne peur, celle qui vise la détérioration de la nature par le réchauffement climatique (une peur valorisée par Jonas avec son «heuristique de la peur»), et une mauvaise peur, celle populiste qui craint la détérioration de la culture nationale par l’immigration. Le danger en tout cas est que la peur s’emballe et perde de vue son objet – comme une sorte de maladie sociale, dont il faudrait guérir d’abord. En nous persuadant par exemple que cette personne âgée vaccinée peut sortir de sa chambre, parce que le ciel ne va pas maintenant lui tomber sur la tête

* De l’Institut. Dernier ouvrage paru: «Le Crépuscule de l’universel», 
Éditions du Cerf, 2020, 376 p., 14,99 €.

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