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«Ça hurle toute la nuit» : des riverains du nord-est parisien excédés par le non-respect du couvre-feu

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REPORTAGE – Entre la Chapelle et Stalingrad, des dizaines de vendeurs à la sauvette et de toxicomanes squattent l’espace public chaque soir. Au grand dam des habitants.

Par Guillaume Poingt. LE FIGARO.

Le Quai de la Seine, à Paris (19e arrondissement), le 23 février 2021.
Le Quai de la Seine, à Paris (19e arrondissement), le 23 février 2021. Photo fournie par un riverain.

Station de métro La Chapelle, au nord-est de Paris, dans le 18e arrondissement. Il est plus de 18h30, mardi 23 février, et les rues ne désemplissent pas. Des vendeurs de cigarettes sont postés à la sortie de la station et devant le square Louise-de-Marillac. Un peu plus loin, des jeunes hommes errent en petits groupes mobiles, aux aguets. Ils s’apostrophent, en langue étrangère, et semblent s’échanger discrètement de la marchandise.

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Sur la place de la Chapelle, quatre policiers regagnent leur véhicule stationné sur la chaussée. Les agents semblent bien seuls face aux dizaines de vendeurs à la sauvette qui grouillent tout autour d’eux. Dans la rue Marx Dormoy, des individus proposent des baskets, des lunettes ou encore des montres sur des stands de fortune. Les véhicules de police qui passent à intervalles réguliers, sans s’arrêter, ne semblent pas les effrayer.

Ce soir-là, les rares femmes présentes dans l’espace public pressent le pas, entre le métro et leur domicile. Parmi elles, il y a Lisa, 28 ans. La jeune femme a pris l’habitude de changer de trottoir pour éviter les hommes qui squattent le côté pair de la rue Marx Dormoy. «C’est le bazar comme ça tous les soirs, c’est insupportable», explique-t-elle. Elle ne comprend pas pourquoi la présence policière n’est pas plus importante dans le quartier. «Je travaille à Concorde. Les fourgons de police que je vois là-bas seraient plus utiles ici», dit-elle dans un sourire.

« Je vis dans une zone de non-droit »Diane, une habitante de la Chapelle

«Je vis clairement dans une zone de non-droit. Le non-respect du couvre-feu ne fait que mettre en exergue ce constat. La rue Marx Dormoy n’est jamais calme avant 20h30-21h», renchérit Diane, une riveraine de 30 ans.

À quelques mètres de là, dans la rue Louis Blanc – un peu à l’écart et bien plus calme -, une mère de famille rentre dans son hall d’immeuble, son vélo à la main. Le non-respect du couvre-feu ? Certes, mais «le quartier est familial, je suis ravi d’habiter là», dédramatise-t-elle, en souriant derrière son masque. «Je n’ai jamais eu de souci dans le quartier mais c’est vrai que c’est animé le soir vers le métro», ajoute une jeune femme en garant son scooter.

« Des gens fument du crack tous les soirs sous ma fenêtre »Nicolas, un habitant de Stalingrad

À plusieurs centaines de mètres de là, à Stalingrad (Paris 19e), le respect du couvre-feu est lui aussi problématique. Il est presque 20h, et des dizaines de toxicomanes, répartis en petits groupes, squattent le quai de la Seine, au niveau du bassin de la Villette. Nicolas, un riverain de Stalingrad, assiste quotidiennement à cette scène édifiante. «Des gens fument du crack tous les soirs sous ma fenêtre. Nous sommes régulièrement réveillés en pleine nuit par des hurlements. C’est inadmissible et invivable», déplore ce père de famille.

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De son balcon, on voit distinctement des dealers faire des allers-retours, à pied ou à vélo. Plus loin, des toxicomanes errent, le regard vide, en marmonnant des paroles incompréhensibles. Certains urinent sur le mur. Alors que la nuit tombe, on aperçoit régulièrement la lueur prolongée de briquets allumant des pipes à crack. Le tout est rythmé par des hurlements sporadiques et des aboiements de chiens. En arrière-plan, des fourgons de police surveillent la place de la Bataille de Stalingrad. Mais les toxicomanes, séparés de cette place par un mur imposant, poursuivent leurs activités. Elles dureront toute la nuit.

«Le matin, tout est dégueulasse. Il y a de la merde, de la pisse, des gobelets et les embouts en plastique des pipes à crack, énumère Nicolas. Quand j’accompagne les enfants dehors, on se fait embêter. Des toxicomanes viennent demander de l’argent, insistent, s’approchent». La présence oppressante des toxicomanes fait partie de son quotidien. Le non-respect du couvre-feu met encore davantage en lumière certains fléaux du quartier.

À quelques pas de chez Nicolas, un peu plus loin sur le quai de la Seine, Christiane* décrit le même enfer. «Depuis le début de la crise sanitaire, que ce soit lors du confinement ou du couvre-feu, il n’y a pas eu un soir où les mesures ont été appliquées. Rien n’est respecté ici», déplore-t-elle. «Toute la soirée et toute la nuit il y a un bruit de fond. Les toxicomanes s’apostrophent les uns les autres, se crient dessus», décrit cette mère de famille. Mardi soir, un individu muni d’un long couteau est même passé sous ses fenêtres, tandis qu’une femme hurlait à tue-tête : «J’ai le sida !». «On a du mal à s’endormir à cause des cris et des bagarres, les enfants sont terrorisés et n’osent plus sortir», poursuit Christiane. Elle explique qu’elle va systématiquement chercher son fils de 14 ans à la sortie du métro, dès qu’il est plus de 17h, car il a peur.

Pour les habitants, la seule petite «accalmie» a finalement lieu lorsque le jardin d’Éole, à la frontière des 18e et 19e arrondissements, est ouvert. C’est en effet là que se réfugient de nombreux toxicomanes pendant la journée. Frédéric, 45 ans, ne profite pourtant pas de cette quiétude. Et pour cause : son appartement donne précisément sur le jardin. «Le couvre-feu, tout le monde s’en fout ici, surtout les crackers. Le non-respect est total», cingle-t-il. Chaque soir, le quadragénaire est lui aussi confronté à des nuisances majeures : «Quand le jardin ferme, entre 18h et 18h30, des toxicomanes restent au niveau de la rue Riquet. Ils sont une soixantaine tous les soirs». Les autres retournent près du bassin de la Villette, sous les fenêtres de Nicolas et Christiane. Comme un éternel recommencement.

« Une partie de cette population n’est pas verbalisable »Emmanuelle Oster, commissaire de police du 18e arrondissement

Contactée par Le Figaro, la commissaire du 18e arrondissement, Emmanuelle Oster, a accepté de commenter la situation. Cet arrondissement, qui fait partie des quartiers de reconquête républicaine, couvre notamment la place de la Chapelle et la rue Marx Dormoy, mais pas Stalingrad. Le couvre-feu est-il difficile à appliquer ?

«Le 18e se caractérise par un phénomène d’occupation massive de l’espace public. C’est une priorité de tous les instants mais nous avons plus de difficultés qu’ailleurs à faire respecter les mesures sanitaires. C’était la même chose au moment du confinement», explique la commissaire de police. Elle reconnaît que la situation n’est «pas satisfaisante» et dit connaître parfaitement les récriminations des riverains. «Ils ont raison de dire : ‘Moi je respecte les règles, pourquoi pas eux ?’», poursuit-elle.

Sur le terrain, les difficultés liées au couvre-feu s’ajoutent aux problématiques déjà présentes dans le quartier depuis de nombreuses années. Emmanuelle Oster assure que les policiers interpellent toute la journée des dealers et des vendeurs à la sauvette – de plus en plus nombreux avec la crise économique -, contrôlent des commerces ou encore interviennent la nuit sur des fêtes clandestines ou du tapage. «On est à 1000 verbalisations depuis le début du couvre-feu, le 16 janvier. On fait le maximum», souffle la commissaire. Il y a aussi les enquêtes, qui demandent du temps et sont moins visibles du «grand public», pour démanteler les trafics de cigarettes ou de stupéfiants.

En revanche, et c’est un point essentiel, les forces de l’ordre semblent particulièrement démunies face à la population en errance (toxicomanes, migrants, SDF), qui reste dehors toute la nuit. «Une partie de cette population n’est pas verbalisable dans le cadre de l’urgence sanitaire, admet Emmanuelle Oster. Ils n’ont pas d’identité et pas de domiciliation. On ne peut pas envoyer une contravention au domicile de gens qui n’en ont pas». «Cette population occupe déjà l’espace public en temps normal. Avec le couvre-feu, ça saute encore plus aux yeux, on ne voit plus que les gens qui vivent dans la rue. C’est la même chose à Stalingrad, qui est un point de fixation des toxicomanes, couvre-feu ou pas. Ils sont dans la rue et ne vont pas disparaître», enchaîne Emmanuelle Oster. Il peut néanmoins y avoir «une suite» pour les individus contrôlés en situation administrative irrégulière ou à qui les forces de l’ordre peuvent imputer un délit.

« Le but est d’arriver progressivement à faire décrocher les toxicomanes »Anne Souyris, adjointe à la Santé de la maire de Paris

De son côté, l’adjointe à la Santé de la maire de Paris, Anne Souyris, évoque «des gens en grande détresse» pour désigner les consommateurs de crack du nord-est parisien. «Ils sont plus visibles en ce moment car ce sont les seuls dehors après 18h», explique-t-elle. Auparavant, certains restaient sous des tunnels ou des ponts mais avec le couvre-feu, ils investissent davantage l’espace public devenu désert. S’ils sont plus visibles, Anne Souyris estime toutefois qu’ils sont «moins nombreux qu’avant». «Ça ne veut pas dire que tout est résolu, ce ne sont pas des gens rassurants pour les riverains», concède-t-elle.

Parmi les mesures prises, l’élue évoque notamment les 440 places d’hébergement, notamment dans des hôtels, dans le cadre du «plan crack» mis en place il y a un an et demi. «Certains y passent 4 nuits par semaine, d’autres moins. C’est toujours éphémère car certains reviennent dehors pour aller chercher leur drogue et être avec les autres. C’est leur convivialité» détaille Anne Souyris. Avant de conclure : «Il faut trouver des solutions pérennes, notamment de jour, par exemple en multipliant les salles de repos. Le but est d’arriver progressivement à faire décrocher les toxicomanes. C’est un processus lent». Sans doute bien trop lent pour les habitants du nord-est parisien.

*Le prénom a été changé pour préserver l’anonymat.

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4 Replies to “«Ça hurle toute la nuit» : des riverains du nord-est parisien excédés par le non-respect du couvre-feu”

  1. la réponse de la gaucho Souyris mairie de Paris vaut son pesant d’or…
    les gens en détresse sont les contrevenants et son « plan crack » se limite à des hébergements de toute cette racaille qui nous coutent un bras ! bravo

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