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Ran Halévi: «Scènes du règne de la vertu au New York Times»

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CHRONIQUE –Un journaliste réputé du New York Times a dû démissionner pour avoir prononcé un mot insultant dans un contexte où ses intentions honorables étaient incontestables. L’épisode illustre l’engrenage révolutionnaire qui caractérise la gauche américaine «woke», argumente l’historien.

Par Ran Halévi LE FIGARO 26 avril 2021

Ran Halévi. Fabien Clairefond

Ran Halévi est directeur de recherche au CNRS et Professeur au Centre de recherches politiques Raymond Aron.


-À Minneapolis, l’autre jour, justice a été rendue dans le strict respect du droit. Le policier qui avait provoqué la mort de George Floyd a pu s’expliquer sur son acte, avéré par des images insoutenables et des témoignages accablants. Après dix heures de délibération, les jurés l’ont déclaré coupable de meurtre, homicide involontaire et violence ayant entraîné la mort.

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Mais son procès ne se déroulait pas dans la seule enceinte de la cour. Il était instruit depuis des mois devant le tribunal de l’opinion, qui n’a cure des rigueurs légales et entend exercer sa juridiction sur ce que bon lui semble. Ici, le grand coupable, derrière le meurtrier, était un «racisme systémique», figure indéfinissable dont les dénonciateurs dessinaient librement les contours et l’ampleur.

Joe Biden lui-même n’hésitait pas à attribuer au «système» — dont il est le pilier depuis un demi-siècle — la cause indirecte du meurtre. À la veille du verdict, oubliant la séparation des pouvoirs, il a dit prier pour que le jury «prenne la décision qu’il faut», ce qui lui a valu une semonce du président de la cour. Telle représentante de Californie au Congrès prévenait que, si le verdict n’allait pas dans le sens voulu, il faudrait «combattre pour la justice» dans la rue. Il y a peu, un M. Trump qui avait incité ses partisans à «combattre» dans la rue devait le payer d’un procès en destitution

Une fois le jugement prononcé, au soulagement général, c’est Karen Attiah, éditrice des opinions internationales au Washington Post, qui livrait le fin mot de l’affaire: à Minneapolis, c’est l’Amérique des Blancs qui se trouvait sur le banc des accusés, «pour le violent assujettissement du peuple noir, ce crime originel dont elle omet de répondre depuis 400 ans». Le charme d’une telle assertion, c’est qu’elle n’est ni démontrable, ni mesurable et encore moins susceptible de discussion. Cette criminalisation rétrospective monocausale abolit des pans entiers de l’histoire de la liberté en Amérique, sans laquelle l’émancipation des Noirs — avec le concours des millions et des millions de Blancs — serait impossible.

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Quand politiques et journalistes se mettent à confondre l’autorité des lois et le pouvoir des émotions ils entrent dans un engrenage dont on ne peut plus sortir. Voyez le New York Times, qui n’hésite pas à sacrifier les siens comme des trophées aux zélateurs de la rectitude politique. L’an dernier, c’était James Bennet, directeur des pages opinion, coupable d’avoir publié la tribune d’un sénateur républicain qui recommandait de déployer l’armée pour endiguer les violences déchaînées par la mort de George Floyd. Tollé au sein de la rédaction: des dizaines de journalistes disaient craindre pour leur sécurité sur un lieu de travail qui donne voix à pareilles propositions. M. Bennett prit la porte.

Il y a quelques semaines, c’était le tour de Donald McNeil, 67 ans, chroniqueur vedette de science et de médecine, à qui ses analyses pendant la crise du Covid ont valu d’être pressenti pour le prix Pulitzer. Son «crime» paraît encore plus pendable. En 2019, au cours d’un voyage au Pérou avec un groupe de lycéens, on lui demande si une fille de 12 ans devrait être exclue de son école pour avoir posté une vidéo où elle a employé «le mot commençant par un N» («nigger», soit, en français, «nègre»). Avant de répondre, il demande si la fillette a simplement cité le mot — qu’il prononce alors — ou l’a utilisé comme insulte. Mal lui en prend. Des plaintes sont adressées au New York Times, qui diligente une enquête. Le journaliste reçoit un blâme et l’affaire en reste là.

Mais elle resurgit en janvier dernier et, cette fois, elle déclenche une tempête. Le directeur du journal est sommé d’expliquer sa mansuétude. En prononçant ce mot, répond-il, M. McNeil a fait preuve d’un très mauvais jugement et d’une conduite choquante, mais ses intentions n’étaient pas malveillantes (ce que des élèves, interrogés, ont confirmé). L’explication ne passe plus. La vigilance et l’indignation racialistes ayant fait des progrès depuis deux ans, cent cinquante collaborateurs du journal jugent inadmissible de laisser impuni un langage «dérogatoire aux normes admises dans une quelconque salle de rédaction», et plus scandaleux encore le fait d’avoir confié à un tel individu «la couverture d’une pandémie qui frappe disproportionnellement des personnes de couleur». Deux jours plus tard, M. McNeil présente ses excuses, puis quitte le journal quarante-cinq ans après y être entré. Et le directeur, retrouvant ses esprits, de conclure: «Nous ne tolérons pas l’usage d’un langage raciste, qu’il soit intentionnel ou non».

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Dans cet épisode orwellien, la panique, la lâcheté et la férocité victimaire ont eu raison des règles ordinaires de la morale commune. La justice, quand elle a encore un sens, veut qu’on ne reconsidère pas la même affaire, sauf éléments nouveaux. M. McNeil a été jugé deux fois: la première, à décharge, pour un mot prononcé sans malice, la seconde, à charge, parce qu’au New York Times, entretemps, l’absence de malice est devenue hors sujet. Un éditorialiste conservateur du journal, Bret Stephens, a pris la défense de son collègue dans une chronique qui ne ménage pas ses pairs. Elle a été refusée, avant d’être «exfiltrée», comme un samizdat, pour paraître dans un journal concurrent.

Elle a le mérite de renvoyer au monde réel: les intentions jouent un rôle primordial dans toute relation humaine; elles constituent le ressort même de la justice pour qualifier les délits et décider les peines (le policier de Minneapolis n’a pas été condamné pour assassinat justement parce que l’intention de faire mourir George Floyd n’a pas été établie). Isoler les paroles des intentions qui déterminent leur sens, c’est résilier la raison des mots, défaire le lien commun et mettre les individus à la merci de tribunaux révolutionnaires qui érigent la pureté sémantique en principe d’épuration.

Nous en savons quelque chose. Au moins nos révolutionnaires autrefois avaient-ils l’insigne excuse d’entrer en démocratie sans en avoir la moindre expérience.

La gauche identitaire américaine, qui recrée à son idée le règne de la vertu, nous offre le spectacle inédit, hier inconcevable, d’un désapprentissage volontaire de l’expérience démocratique.

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