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ENQUÊTE. Racisme, sexisme… Les relecteurs « woke » débarquent en France

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Bien connu aux Etats-Unis, le métier de relecteur spécialisé dans la protection des minorités s’implante en France.

Si le métier de "sensitivity reader" divise autant, c'est qu'il questionne les droits et les devoirs moraux du créateur.

Si le métier de « sensitivity reader » divise autant, c’est qu’il questionne les droits et les devoirs moraux du créateur.

AMELIE QUERFURTH / AFP

Par Amandine Hirou

publié le 16/08/2021 L’EXPRESS

« En tant que personne non-binaire – c’est-à-dire qui ne se retrouve pas dans la binarité de genre homme/femme – je propose aux auteurs de les aider à décrire au mieux ma réalité. Hélas, celle-ci n’est que trop rarement représentée dans les histoires que je peux lire ». Yume Pulido est « sensitivity reader » en parallèle de ses études de lettres modernes. Ce nouveau métier de l’édition correspond à une tâche de relecteur très spécialisé : quand le correcteur traque les fautes d’orthographe ou de syntaxe, ce réviseur d’un genre nouveau chasse les atteintes à la sensibilité d’une communauté, les mauvaises représentations d’une minorité. Bien organisée aux Etats-Unis, cette profession est en train de s’installer en France.  

Sur la toile, le sujet demeure hautement inflammable. Le message de l’illustratrice et scénariste de bande-dessinée Reine Dibussi, partagé sur Twitter le 24 juillet, n’a d’ailleurs pas manqué d’échauffer les esprits. « Pour les ami.e.s autrices blanc.hes (mais pas que) qui s’interrogent sur leurs personnages racisé.e.s : dois-je le faire, comment, suis-je légitime, quelles sont mes limites ? Il y a des merveilleuses personnes dont c’est le métier qui sont les « sensitivity readers », chargé.e.s de relire vos manuscrits en focalisant sur certaines thématiques. » Partagé et « aimé » près d’un millier de fois, ce post a également suscité les commentaires les plus vifs. Si le sujet divise autant, c’est qu’il questionne les droits et les devoirs moraux du créateur. LIRE AUSSI >> Décoloniaux, obsédés de la race, « woke »… Enquête sur les nouveaux sectaires 

Ces relecteurs « en sensibilité » ont pour mission d’inspecter un manuscrit avant sa sortie afin d’alerter son auteur sur d’éventuels passages susceptibles de blesser ou de choquer certaines minorités (personnes homosexuelles ou transgenresissues de l’immigrationporteuses de handicap...) ou certaines victimes (de viol, de violence conjugale, de harcèlement scolaire…). Ils se chargent aussi de pointer ce qu’ils estiment être des maladresses, des erreurs ou des clichés. Pendant plusieurs années, cette nouvelle corporation a proposé discrètement ses services via le bouche-à-oreille. Mais elle tente désormais de s’organiser dans le but d’accéder à une meilleure visibilité. Depuis janvier 2020, un site internet, Planète Diversité, répertorie ces correcteurs d’un nouveau type via un fichier, accessible en un clic. On y dénombre pas moins de 142 « sensitivity readers » francophones.  L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’app

A côté du nom ou du pseudo de chacun, figurent ses coordonnées, le genre d’ouvrages qu’il propose de réviser (science-fiction, policier, roman, BD…) mais aussi, et surtout, ses « domaines de sensitivity reading ». Pour l’un, « la dépression, le trouble anxieux généralisé, le polyamour, l’anarchie relationnelle ou la transidentité » ; pour une autre « la grossophobie, la misogynie ou la lesbophobie » ; pour ce troisième, « tout ce qui porte sur l’islam, le féminismel’islamophobie, le hijab ». Aucun diplôme ni formation spécifique ne sont requis. L’expertise et la valeur ajoutée de chaque individu reposent essentiellement sur son propre vécu. Et ça marche. Yume Pulido affirme avoir reçu près d’une dizaine d’appels. Iel (l’usage de ce pronom neutre issu de la grammaire inclusive était la condition pour que Yume nous réponde) a travaillé pour trois écrivains indépendants depuis.  

« Un artiste doit pouvoir choquer ! »

Aude Réco, « sensitivity reader » spécialisée dans les domaines de « l‘asexualité, l’acephobie, le biromantisme ou la biphobie », affirme avoir déjà fait relire certains passages de ses propres livres à des personnes concernées. « Lorsque j’écris une scène qui traite de racisme ou de handicap, j’ai besoin de savoir si je ne suis pas, moi-même, victime de mes propres biais en tant que personne « non racisée » et valide », argue-t-elle, soutenant que toute personne est susceptible de véhiculer des préjugés malgré elle. Et la jeune femme de regretter que ce métier, essentiel à ses yeux, soit si mal perçu en France. Même incompréhension chez Yume Pulido. « Je ne vois pas en quoi il est problématique de dire : cette manière d’écrire ou de raconter nous blesse, alors s’il vous plaît, arrêtez ! ». LIRE AUSSI >> L’art de la guérilla « woke » à l’université 

A l’autre hémisphère du débat, Caroline Fourest, auteure de « Génération offensée » (Grasset), pointe les dangers de ce nouveau métier : « Un artiste doit pouvoir choquer ! Il ne doit surtout pas être entravé dans sa création par le désir de plaire à tous, ce qui est de toute façon impossible ». La journaliste et essayiste alerte : « Déléguer une sensibilité artistique à une police morale est absolument aberrant. C’est une vision du monde triste et sectaire ». Son inquiétude ? Que cette jeunesse, qui se veut « woke », c’est-à-dire « réveillée » et ultrasensible à l’injustice, tombe dans les travers de l’assignation ou de l’inquisition.  

Tatyana Ramazzotti, auteure qui a demandé à une « sensitivity reader » de l’aider dans la construction de l’un de ses personnages atteint d’un trouble dissociatif de l’identité, juge ces critiques caricaturales : « Ceux qui, comme moi, font appel à ces relecteurs sont, bien sûr, libres de tenir compte ou non de leurs remarques ou suggestions. Et heureusement ! ». Dans son cas, l’expérience se serait révélée fort concluante : « Cela m’a permis de vérifier que ma vision n’était pas trop fantasmée et de m’assurer que je ne risquais pas de blesser des gens ». Et la jeune femme de citer, en guise d’anti-modèle, la bande-dessinée érotique Niala, au centre d’une vivre polémique lors de sa sortie en mars dernier. Une « parodie des BD colonialistes des années 1950 qui en reprend les clichés [dans laquelle] les évangélisateurs et leur société dite « civilisée » y sont tournés en ridicule », a tenté d’expliquer la maison d’édition Glénat, bien en peine de calmer la colère de ceux qui y voyaient « une offense faite aux personnes racisées et aux femmes ». Une pétition, lancée sur internet et réclamant la suspension de la BD, a recueilli plus de 4 700 signatures.  

La résistance des éditeurs 

Pour Jean Paciulli, directeur général de Glénat, pas question de céder à l’intimidation et à la tyrannie des réseaux sociaux en faisant appel à ces « pré-censeurs » que seraient les « sensitivity reader ». « D’abord parce qu’il convient de respecter les auteurs dans ce qu’ils ont à dire et dans la manière qu’ils ont de l’exprimer, explique-t-il. D’autre part, l’éditeur doit rester le garant de ce qu’il publie. Celui-ci est parfaitement à même de veiller à ce qu’un texte ou un dessin ne porte pas atteinte à la dignité humaine, ce qui est évidemment notre limite. » Jean Paciulli affirme avoir reçu énormément de marques de soutien, notamment de la part des acteurs du livre, au moment de l’épisode Niala. « Nous avons la chance de vivre dans une démocratie où tout le monde peut s’exprimer. Je me battrai toujours contre cette manière de vouloir supprimer, annuler des choses qui ne nous plaisent pas« , insiste l’éditeur. En France, seules quelques rares maisons d’édition spécialisées ont pour l’heure officiellement recours à des « sensitivity readers », parmi lesquelles Nouriturfu, Scrineo ou Akata. 

LIRE AUSSI >> Néo-réactionnaires, minorités, « cancel culture » : la grande confrontation Corcuff-Bock-Côté

Un métier qui, selon Caroline Fourest, n’a rien inventé : « Tout artiste qui touche à un sujet un peu loin de lui, s’il est bien intentionné, va naturellement faire lire ou tester ses idées auprès de gens plus directement concernés. Il va se renseigner puis s’imbiber, s’imprégner de ces informations. Mais c’est à lui de faire ce travail, pas à ces professionnels de la morale et de la sensibilité ». Si certains l’exercent bénévolement, d’autres affirment que cette activité mérite salaire. « C’est une bonne façon, pour moi, d’allier travail et engagement », reconnaît Yume Pulido qui affiche ses tarifs sur son site internet. Des conseils valent 50 euros, une relecture coûte 30 euros les 10 000 mots. Une de ses « consoeurs » confie avoir touché 600 euros pour la relecture complète d’un ouvrage. Certains détracteurs imaginent que ce service pourrait devenir un passage obligé pour avoir la paix. Faites appel à un « sensitivity reader » ou ne vous étonnez pas d’être cloué au pilori pour un paragraphe jugé « maladroit » ou « offensant ».  

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Il est clair qu’à l’heure du retour en force constituée des talibans sur la scène internationale, les censeurs « woke » sont tout à fait dans l’air du temps: ils devraient faire fortune en allant proposer leurs services à Kaboul !…

Artofus

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