MEMORABILIA

Le moment Antigone adviendra-t-il ?

Scroll down to content

OPINION. La passivité de la population face à l’étiolement de nos libertés montre que les valeurs domestiques comme l’aspiration à la sécurité et le rejet du risque ont pris le dessus. Une dynamique inquiétante pour notre lecteur, qui révèle selon lui un état hypnotique général.

FRONT POPULAIRE; 25 septembre 2021.

Auteur

Bernard Villien

Le billet récemment publié sous le titre La sécurité ou la mort ne manquait pas d’à propos, au contraire, mais mérite sans doute l’apport d’un développement concernant ces notions de légitimité et de liberté qui s’y trouvent mentionnées.

En décrétant l’interdiction de procéder aux rites funéraires sur le corps de son neveu Polynice, Créon piétine une forme de loi supérieure, une norme comportementale qu’aucun homme n’a de mémoire instituée. L’Homme est en effet le seul animal à mettre en œuvre des cérémoniels « honorant » ses morts, dans un même contexte de spiritualité qui lui fait accomplir les rites d’accueil du nouveau-né. C’est un invariant, un trait universel qui a valeur de loi naturelle. Antigone, seule membre survivante de la descendance d’Œdipe avec sa sœur Ismène, déclare donc illégitime le décret de son oncle et accomplit le rituel durant la nuit. Elle paiera de sa vie cette dissidence, mais la mécanique enclenchée par son acte aboutira à la destruction psychique du roi.

Transposé à notre époque, le conflit aurait pu se jouer sur ce même type de problématique avec l’interdiction faite aux familles, sous prétexte sanitaire et à raison de confinement, d’accéder aux leurs en EHPAD, en soins palliatifs ou réanimation, de voir une dernière fois leurs morts, de procéder à des funérailles qui ne soient pas expédiées à la sauvette. Car l’État s’attaque ici aux fondements anthropologiques de l’être humain. Incidemment, cela ne représente qu’une extension des sapes menées contre ce socle anthropologique puisque des lois comme celle autorisant le dévoiement de la PMA (logique médicale) aux paires homosexuelles (logique du désir égotique) viennent installer le chaos dans la filiation, base de l’identité des individus.

L’apathie générale face à cette intrusion du Pouvoir dans une sphère civile essentielle révèle l’état hypnotique dans lequel la population a été poussée par une politique de terreur répercutée par les médias. Nous avons là la même hubris du Politique qui, par instrumentalisation des champs sociétaux — y compris, comme cela se voit clairement de nos jours, le sport et la science —, devient totalitaire.

La liberté est un trait universel

La thématique de la liberté peut être abordée avec le maximum de clarté à travers la célèbre fable Le loup et le chien. Jean de La Fontaine expose dans cette pure merveille de littérature le dilemme « état libre » versus « état domestique » comme la plus pertinente possible des réponses à notre questionnement sur cette apathie. Fier de son embonpoint (cf. l’obésité galopante dans nos sociétés), le chien vante en contrepoint les avantages de son état : il souligne que ce loup ne bénéficie d’aucune assurance, ni en sécurité (« tout à la pointe de l’épée ») ni en nourriture (« point de franche lippée »). Un état domestique dont le prix minimisé (« presque rien ») consiste à « flatter ceux du logis » et « à son Maître complaire », essayant de dissimuler la partie la plus honteuse du contrat (« je suis attaché »).

Voilà donc ici exposée toute la mécanique psychologique qui apporte compréhension à la situation présente, avec une population ayant majoritairement adopté les valeurs domestiques : aspiration à la sécurité, rejet du risque. La liberté est ainsi logiquement estimée secondaire, sauf celle qui peut être achetée au profit de l’assouvissement des plaisirs divertissants (restaurants, voyages, cinéma…) qui sont une autre forme de l’embourgeoisement. Elle devient conditionnelle. C’est l’état décrit par Étienne de La Boétie, celui de la « servitude volontaire ».

La liberté est pourtant un trait universel des mammifères en contexte naturel. Elle reste la condition de l’épanouissement de l’animal, le cadre nécessaire à la possibilité d’un style de vie qui réponde à tous les besoins tant physiologiques que psychiques de l’individu. Cette liberté reste la norme, même dans le cas des bandes, meutes et troupeaux structurés selon une hiérarchie installant un dominant, échelonnant ainsi les relations interindividuelles. Le problème pour les humains est que la légitimité de l’ordre cosmique en tant que réalité antérieure et supérieure à l’Homme est assujettie à la médiation des constructions intellectuelles (la science) et aux formes littéraires qu’elle peut prendre. Autrement dit, cette reconnaissance est soumise aux biais communs résultant de l’addiction des hommes aux croyances, qu’elles soient purement religieuses ou idéologiques. Une addiction qui va jusqu’au déni de réalité, à la négation de la connaissance scientifique. Surtout lorsque la doxa pousse dans le même sens et que la dissonance cognitive joue à plein en protection des croyances communes (apportées par l’idéologie à l’œuvre).

Hégémonie de l’esprit domestique

La présente attaque contre les libertés se fait au nom de la santé publique. Mais il apparaît de plus en plus évident que ce souci est un masque dissimulant une instrumentalisation par le Pouvoir. Que ce dernier reste fermement dans sa nature : la capacité à tuer impunément, ce qu’il a fait avec l’interdiction de soigner imposée aux médecins de ville, origine des saturations des services de réanimation par états pathologiques aggravés et des décès immédiats subséquents. Et la terreur de la mort qui imprègne notre société vient légitimer le concept de « circonstances exceptionnelles », alias « état d’urgence sanitaire », que les institutions pseudo-juridiques comme le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel (instances purement politiques) viennent d’utiliser pour soutenir l’action gouvernementale.

Le problème fondamental est donc bien l’état psychique de la population. Cette tendance à l’hégémonie de l’esprit domestique signale la domination des valeurs féminines dans le champ moral. Des valeurs éminemment légitimes dans le cadre de la fonction reproductrice puisqu’elles correspondent aux exigences envers la progéniture. Mais contradictoires avec celles nécessaires pour la défense physique contre les formes d’agressions externes qui imposent la prise de risques et font appel à la vertu correspondante, le courage de mettre en jeu sa propre vie.

La capacité de pérennité d’une société tient dans la réponse à la question suivante : « Pour quoi est-on prêt à mourir ? » Aucune garantie cependant n’est apportée à cette survie (la toute-puissance est un fantasme), mais aucun espoir à bercer si abstention. Car la vie est tout entière dans la « volonté » de perdurer.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :