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Crise des sous-marins: ce que la France n’a pas voulu voir

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Par Isabelle Lasserre LE FIGARO. 27 septembre 2021

ANALYSE – Les critiques d’élus et de médias australiens auraient pu alerter Paris.

Les dessous de l’affaire des sous-marins ont révélé l’ampleur d’une trahison orchestrée dans le plus grand secret d’abord par le premier ministre australien, puis par son homologue britannique, enfin par le président américain. Trois pays alliés de la France. Mais, au-delà, elle pose des questions sur le fonctionnement de l’appareil d’État français. Car depuis le début de sa signature, de nombreux signaux négatifs étaient venus jeter une ombre sur le «contrat du siècle». Ont-ils été pris à leur juste mesure par la France?

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En janvier 2021, des rumeurs de remise en cause du contrat sont relayées par la presse australienne. Elles avaient, à l’époque, été jugées suffisamment importantes pour justifier un déplacement du PDG de Naval Group, Pierre Éric Pommellet, avec à la clé quatorze jours de quarantaine pour cause de Covid. En juin de cette même année, le ministre de la Défense australien affirme devant le Parlement chercher une alternative aux sous-marins français. La partie australienne a souvent pointé, là aussi avec des retombées dans la presse, les retards pris dans la mise en œuvre du contrat par Naval Group. En août dernier, la visite d’une délégation australienne de très haut niveau à Washington est observée avec inquiétude à Paris. À chaque doute, les dirigeants français ont appelé leurs homologues australiens pour obtenir des «clarifications». À chaque fois, ils ont pris pour argent comptant leurs paroles, et leur réassurance. À l’arrivée, la brutale mise à l’écart de la France en Indo-Pacifique a provoqué incrédulité et stupéfaction à Paris.

Maintenir les deux options

Pourquoi la France n’a-t-elle rien vu venir? «Parce que l’affaire, dans les trois capitales concernées, a été gérée par des groupes très restreints, dans le plus grand secret, avec, jusqu’au bout, une volonté de la dissimuler», explique une source diplomatique. Sans doute parce que les Australiens, poursuit-elle, n’avaient aucune certitude, avant de présenter leur projet aux Américains, épaulés par les Britanniques, qu’il serait accepté par Joe Biden. Dans l’intervalle, la clandestinité leur permettait de maintenir ouvertes les deux options. Et de garder le contrat français en plan B.

Certains, en France, s’interrogent sur l’efficacité des services de renseignements. Auraient-ils dû espionner les partenaires australiens? «Depuis les affaires d’espionnage entre alliés, notamment celui de la NSA, l’agence nationale de sécurité américaine, les services occidentaux font très attention. L’heure n’est pas vraiment à l’espionnage à tire-larigot», commente une source proche des renseignements. À la différence des Anglo-Saxons, les services français n’ont jamais fait de l’espionnage économique une priorité.

Un contrat, un partenariat stratégique ! On les a multipliés avec de nombreux pays, au risque d’en dévitaliser la signification et la substanceArnaud Danjean, eurodéputé

Y a-t-il eu d’autres faiblesses dans le suivi du contrat? Depuis sa signature, les milieux stratégiques australiens, y compris ceux qui lui étaient favorables, s’interrogeaient sur l’investissement de la France dans cette nouvelle alliance. «On a parfois l’impression que ce partenariat stratégique n’est pas pris suffisamment au sérieux par Paris. On aimerait davantage d’engagement», commentait l’un d’eux, en Australie, en 2017. Les Australiens attendaient plus de volontarisme de la part de Paris. «Un contrat, un partenariat stratégique! On les a multipliés avec de nombreux pays, au risque d’en dévitaliser la signification et la substance», explique l’eurodéputé Arnaud Danjean.

Il aurait fallu, estiment certains, doubler les effectifs des représentations diplomatiques françaises en Australie, envoyer des équipes de négociateurs tous les deux ou trois mois, organiser des visites de députés et de sénateurs français pour convaincre les sceptiques au Parlement australien. L’Australie, contrairement à la France, est une démocratie parlementaire. Or, depuis le début, de nombreux élus australiens sont vent debout contre ce contrat avec la France, jugé assez peu naturel. «On n’a pas voulu entendre les opposants. Il y a eu une sorte d’auto-aveuglement», commente une source diplomatique. C’est l’une des faiblesses de la négociation française: quand un contrat est signé entre les plus hautes autorités des deux États, on le laisse avancer à son rythme naturel, sans le soutenir par des opérations de lobbying, comme s’il ne pouvait plus être remis en question. Dans un monde où le cynisme et la brutalité sont devenus la règle, les certitudes françaises – parfois leur «excès de formalisme»comme le dit un observateur de la politique étrangère – ont été «déboulonnées».

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Citadelle assiégée

Les conséquences, pour l’Australie, de l’évolution géostratégique dans la région ont en outre été sous-estimées. Le durcissement de la Chine depuis plusieurs années a renforcé le sentiment de citadelle assiégée de l’île et créé un besoin nouveau de sécurité. Or, la France n’est pas le partenaire naturel de l’Australie dans cette région contrôlée par les États-Unis. «Les Français ont été victimes de leur propre méconnaissance de l’univers mental des Australiens en croyant pouvoir inverser à leur profit plus de 200 ans d’histoire diplomatique australienne… Le partenariat avec la France n’était qu’une parenthèse… Pour les Australiens, contrairement à la France, la sécurité est plus importante que la souveraineté… L’Australie veut un protecteur et à ses yeux, la France ne peut tenir ce rôle entre la Chine et les États-Unis», écrit le site australien The Conversation. C’est aussi une question de culture politique et diplomatique.

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Dans cette région devenue centrale pour les Américains et pour les nouveaux équilibres géopolitiques, la France est moins à l’aise qu’elle ne l’est en Afrique, dans le Sahel et au Moyen-Orient. Elle n’a pas suffisamment de moyens, financiers, militaires ou diplomatiques pour faire de l’Indo-Pacifique une zone prioritaire, même si c’est là, qu’aujourd’hui, les choses se passent.

La «troisième voie» développée par la France vis-à-vis de la Chine a enfin fini par gêner ses partenaires, au fur et à mesure qu’augmentait l’agressivité de Pékin. «Avons-nous suffisamment bien géré le passage de Donald Trump à Joe Biden? Emmanuel Macron a continué à parler d’autonomie stratégique et de rapprochement avec la Russie comme s’il n’y avait pas eu de changement d’Administration américaine… Or, la garantie américaine a évolué. Le nouveau président est prêt à se réengager. On ne l’a pas vu venir», explique Michel Duclos, diplomate et auteur de La France dans le bouleversement du monde, à paraître le 13 octobre. Cela n’empêche pas, selon lui, que la France, si elle manœuvre bien, a une capacité de rebond dans la région après cette crise.

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