MEMORABILIA

Mathieu Bock-Côté : la vigie venue d’Amérique

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PORTRAIT. Il s’est imposé en quelques années comme une figure incontournable de la nouvelle vague des conservateurs. Le voilà successeur de Zemmour sur CNews.

Mathieu Bock-Cote dans le 6e arrondissement parisien.
Mathieu Bock-Côté dans le 6e arrondissement parisien.© SÉBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT »

Par Géraldine Woessner. Publié le 30/09/2021 LE POINT

https://www.dailymotion.com/embed/video/k53E65l8rVHN9CwO6lR?info=0&autoplay=0&ui-logo=false&app=fr.lepoint.appIl a péché par «  inadaptation culturelle  », pourrait-on dire. Et il en rigole en nous ouvrant la porte de son minuscule appartement de Saint-Germain-des-Prés, le mouvement manquant presque de le faire tomber dans l’évier de la cuisine. Au Québec, territoire grand comme deux fois et demie la France pour 8 millions d’habitants, on s’enquiert rarement de la superficie des logements avant de les louer. Première leçon : dans l’Hexagone, la mention «  deux-pièces  » n’implique pas nécessairement qu’elles soient assez grandes pour y vivre… Quelques jours plus tard, Mathieu Bock-Côté déménageait ses cartons dans un meublé plus adapté, à quelques pas du jardin du Luxembourg. Et il fonçait s’acheter quelques nouveaux costumes : en plus de son émission hebdomadaire le samedi soir (« Il faut en parler », à 20h), de sa présence au Grand Rendez-vous d’Europe 1 et CNews le dimanche matin et de ses chroniques matinales, il a succédé chaque soir à Éric Zemmour sur le plateau de « Face à l’info », accompagné d’une poignée d’autres chroniqueurs. Un choix payant : «  l’émission n’a perdu en moyenne qu’une centaine de milliers de téléspectateurs  », se rassure la chaîne. En quatre semaines, l’audience d’ « Il faut en parler » a doublé, passant de 152 000 à 307 000 téléspectateurs.

Et Mathieu Bock-Côté, sa nouvelle coqueluche, court, développant ses thèmes de prédilection – la «  religion du multiculturalisme  », la dictature du «  politiquement correct  », la menace racialiste… – des plateaux de CNews à la rédaction du Figaro, où il tient une chronique hebdomadaire, puis à son appartement où son ordinateur l’arrime toujours au Québec : articles pour Le Journal de Montréal (le plus lu de la province), chroniques pour la radio, émissions télévisées… «  J’ai rarement vu une telle force de travail  », loue l’un de ses nouveaux confrères, vaguement intimidé par le style improbable de l’universitaire à la carrure de rugbyman, énonçant ses analyses avec un débit de mitraillette, en agitant les bras. «  Je me demande toujours s’il ne va pas mettre une baffe à un invité par inadvertance. Il est d’une courtoisie exemplaire, mais tellement passionné que tout son corps tressaute…  »

À LIRE AUSSIMathieu Bock-Côté : « Le racialisme est un totalitarisme »Cette passion conservatrice réveille et bouscule, dans une société dominée par des intellectuels de gauche et morcelée de fractures. «  Quand Mathieu Bock-Côté parle d’identité et de multiculturalisme au Québec, il rencontre évidemment un écho en France  », estime la journaliste Sonia Mabrouk. Il le fait sans inhibition, avec une fraîcheur dont nous n’avons pas l’habitude.  »

Politiquement (très) incorrect

Ses opposants, sur les deux rives de l’Atlantique, voient en lui un exalté jonglant avec les thèmes identitaires comme autant de bâtons de dynamite. Mais la droite l’écoute. «  Il est un lanceur d’alerte, une vigie qui a pu observer depuis un poste avancé les effets du multiculturalisme et des “french theories” en Amérique du Nord. Nous leur avons exporté Derrida, Foucault, Deleuze, et le déconstructionnisme nous revient en boomerang  », analyse le sénateur LR Bruno Retailleau, qui a récemment invité Bock-Côté à s’exprimer devant des parlementaires. «  Les Français comprennent pourquoi le Québec redoute de disparaître… Ils commencent à comprendre que cela pourrait leur arriver aussi  », avance Bock-Côté. Politiquement (très) incorrect.

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Cette crainte l’habite «  depuis toujours de manière incandescente  », raconte son vieil ami Carl Bergeron. Né en 1980 à Lorraine, près de Montréal, le jeune Bock-Côté dévore les magazines français achetés par son père professeur d’histoire, admire éperdument le général de Gaulle (et son «  Vive le Québec libre  !  ») et vit l’échec du référendum sur l’indépendance de la province de 1995 comme un traumatisme. Dès l’année suivante, à 16 ans, il adhère au Parti québécois. Mais les tentatives militantes (il écrit les discours du Premier ministre Bernard Landry au début des années 2000) le satisfont moins que l’aventure intellectuelle. Souverainiste, conservateur, profondément libéral… il s’inscrit à l’université en philosophie, sur les traces de Raymond Aron, puis en sociologie, se rêvant comme son modèle en «  spectateur engagé  ». Son premier objet d’étude, en 2003, porte sur «  Les Nouvelles Perspectives féministes en théorie de l’identité  ». Il découvre le mouvement queer, la théorie du genre… «  La dimension religieuse me frappe immédiatement. Cette volonté de décréer l’homme pour le recréer… Il y a pour moi une tentation totalitaire, qui est de purger la société du mal.  » «  Ses travaux sont d’une parfaite cohérence  », souligne Carl Bergeron. Son dernier livre sur la révolution racialiste est un développement naturel à partir de prémices déjà présentes il y a une vingtaine d’années.  »

«  Planer en dehors du réel  »

L’essai qu’il publie en 2007, La Dénationalisation tranquille, le propulse au rang d’intellectuel majeur dans la société québécoise. Il y développe la thèse que le multiculturalisme, embrassé avec ferveur par les élites de la province, conduit à renier les éléments constitutifs d’une identité nationale et leur réalité, tout en réintroduisant l’obscurantisme religieux sous couvert de «  diversité culturelle  ». Le débat électrise le Québec. «  Il est à l’origine d’un vrai changement de paradigme, reconnaît l’ancien chef du Parti québécois, Jean-François Lisée. Ces idées, qui étaient minoritaires, sont devenues aujourd’hui dominantes. Il a été à l’avant-garde de ce mouvement de renaissance de la conscience nationale…  » En France, le journaliste Jean Sévillia comme Alain Finkielkraut donnent un écho admiratif à l’ouvrage… et à ceux qui suivront. En 2014, le responsable des pages de FigaroVox Guillaume Perrault offre au sociologue, écarté de l’université dans son pays pour «  pensée non conforme  », une tribune régulière… Et une reconnaissance.

Mathieu Bock-Côté est chroniqueur sur CNews.© SÉBASTIEN LEBAN POUR « LE POINT »

Sept ans plus tard, alors que les questions identitaires saturent l’espace médiatique à l’approche de la présidentielle, ses détracteurs enragent. «  L’immigration au Québec est sélectionnée, ce n’est pas une puissance coloniale, et pourtant il utilise le même discours dans les deux pays  »,s’agace le sociologue québécois Mark Fortier, qui s’est pendant un an astreint à lire toutes les publications de Bock-Côté, et l’accuse depuis des années de «  planer en dehors du réel  », et d’«  attiser les peurs de la société  ». Mais la droite française, plus que jamais, le courtise. Un jour, Laurent Wauquiez laisse entendre que Bock-Côté le conseille (ce qui n’est pas vrai). Un autre, Xavier Bertrand tente de l’attirer dans son équipe de campagne (sans succès). Éric Zemmour l’appelle publiquement son «  ami  ».«  Cela me flatte, mais…  » L’amitié, la vraie, est une «  valeur cardinale  » chez l’essayiste. «  Derrière ses airs rigoristes, c’est un homme qui adore la vie  », confie la journaliste Emmanuelle Latraverse, qui a, pendant deux ans, été son adversaire à La Joute, une émission populaire de débat politique. «  On n’est d’accord sur rien, mais il élève le débat à un niveau qui nous fait collectivement progresser. Je me sens privilégiée d’avoir développé une amitié avec quelqu’un auquel tant de choses m’opposent. Il est à la recherche de ces amitiés qui nourrissent la vie…  »

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Alain Finkielkraut dit joliment qu’il a «  le cœur intelligent  », pour souligner son absence de sectarisme. À Paris, après un méchant cancer qui l’en a privé pendant plusieurs mois, les «  banquets  » ont repris – son «  idéal de bonheur  », dit-il. «  On mange, on boit, on chante, on débat pendant des heures…  » À la bande des copains du Figaro se mêlent des intellectuels, des écrivains, des journalistes… jamais de politiques. «  Je ne veux pas qu’on me prête de complicités avec qui que ce soit.  » L’aventure, de toute façon, ne doit durer que quelques mois… Le temps de «  lancer l’alerte  » sur ces périls «  woke  » venus d’Amérique, d’apprendre de cette France, et peut-être, demain, d’en tirer un livre…

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