Alexandre Devecchio: «À la recherche du bloc populaire»

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Par Alexandre Devecchio. LE FIGARO. 1er décembre 2021

Jérôme Sainte-Marie. Sébastien SORIANO/Le Figaro

CHRONIQUE – Pour le spécialiste des études d’opinion Jérôme Sainte-Marie, la lutte des classes reste un clivage mobilisateur en France.

C’est l’un des essais qu’il faut lire pour comprendre la recomposition politique en cours. Comment expliquer la solidité du socle électoral d’Emmanuel Macron? La surprenante résilience de Marine Le Pen? L’effacement du clivage droite-gauche? Là où tant d’observateurs se contentent de commenter l’écume de la vie politique, Jérôme Sainte-Marie, tel un sismologue, en sonde les mouvements souterrains. Dans Bloc populaire. Une subversion électorale inachevée (Éditions du Cerf), il approfondit la thèse développée dans son précédent ouvrage Bloc contre bloc. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, une nouvelle forme de lutte des classes se substitue, selon lui, au traditionnel affrontement droite-gauche. D’un côté, un «bloc élitaire», dont le chef de file politique serait Emmanuel Macron. De l’autre, un «bloc populaire», qui s’est incarné dans le mouvement des «gilets jaunes» et dont le RN serait l’expression électorale.

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Pour le spécialiste des études d’opinion, sur fond de mondialisation malheureuse et de paupérisation des classes moyennes, les conditions matérielles d’existence déterminent de nouveau les antagonismes politiques. Loin de nier l’importance des enjeux identitaires ou culturels, Sainte-Marie montre cependant que ces derniers sont pour le moment indissociables des clivages sociaux. Les classes populaires sont d’autant plus sensibles à la question migratoire qu’elles y sont directement confrontées de par leur condition sociale. À l’inverse, les catégories les plus aisées se déterminent moins sur cet enjeu car elles échappent en partie à l’insécurité physique et culturelle liée à l’immigration, notamment par leur condition de logement.

Idéologie européiste

Sainte-Marie emprunte la notion de «bloc» au théoricien italien marxiste Antonio Gramsci. Si le terme fait florès aujourd’hui, il a une signification conceptuelle précise. L’un de ses éléments constitutifs est bien la classe sociale, mais il ne s’y réduit pas. Il doit s’appuyer sur une forme politique et nourrir un projet idéologique. «Un bloc historique requiert une volonté politique forte, lucide et organisée», explique Sainte-Marie. Dans son précédent opus, il démontrait toute la cohérence du «bloc élitaire», dirigé par une élite managériale venue du monde de l’entreprise et de la haute administration, mû par une idéologie européiste, s’appuyant sur la base sociologique et électorale des cadres et des retraités aisés, et s’incarnant en la figure politique d’Emmanuel Macron. C’est ce qui explique aujourd’hui la solidité du socle électoral du chef de l’État malgré une conjoncture qui peut lui sembler défavorable.

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En miroir de ce «bloc élitaire», un «bloc populaire» en mesure de prendre le pouvoir est-il en train de se constituer? Le politologue examine ici sa formation et son évolution. Ce bloc en devenir peut s’appuyer sur une réelle base sociologique, celle constituée par ce qu’on appelle les classes populaires, c’est-à-dire l’alliance des ouvriers, des employés et d’une partie des artisans et des commerçants modestes.

Si elles ont beaucoup en commun, ces différentes catégories ne se pensent pas comme un groupe social unifié et autonome, ou, pour le dire dans un vocabulaire marxiste, n’ont pas de «conscience de classe». Le processus dialectique enclenché par l’élection de 2017 et assumé par Emmanuel Macron a cependant, selon Sainte-Marie, contribué à les rapprocher, de même que le mouvement des «gilets jaunes». Mais la traduction politique et électorale de ce réveil des classes populaires paraît compliquée, comme l’a d’ailleurs montré la stérilité du mouvement des «gilets jaunes».

Vote de défiance

Si le Rassemblement national recueille la majorité des votes des catégories populaires, il peine à structurer un véritable «bloc populaire» susceptible d’enclencher une dynamique victorieuse. Le vote en faveur de Marine Le Pen reste davantage un vote de défiance qu’un vote de mobilisation. Car, selon Sainte-Marie, le RN n’assume pas complètement de prendre en charge la dimension sociale du vote en sa faveur. Il agrège un vote de classe alors que son idéologie nationaliste nie la lutte des classes, explique le politologue, qui note que«le nom même de Rassemblement national n’exprime pas plus que celui de Front national une préoccupation sociale».« Il est loisible d’envisager à terme des fractures communautaires qui réduiraient à peu de chose les clivages sociaux structurant le vote des Français. »

En outre, la pandémie et la politique du «quoi qu’il en coûte», qui a conduit à mettre entre parenthèses les réformes économiques impopulaires du chef de l’État, ont anesthésié les antagonismes sociaux du début de quinquennat dont se nourrissait la dialectique Macron-Le Pen. Sainte-Marie ajoute que s’il a perdu sa prédominance, le clivage droite-gauche, dans lequel se reconnaît encore une partie des classes moyennes, n’a pas totalement disparu. Enfin, note le politologue, compte tenu des bouleversements démographiques en cours, «il est loisible d’envisager à terme des fractures communautaires qui réduiraient à peu de chose les clivages sociaux structurant le vote des Français». C’est notamment le pari que fait Éric Zemmour, qui entend transcender les clivages de classe en rassemblant les classes populaires et «la bourgeoisie patriote» autour d’un projet de défense de l’identité nationale.

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À lire Sainte-Marie, on comprend que dans ce contexte les chances de voir triompher le «bloc populaire» lors de la présidentielle demeurent minces, tandis que le «bloc élitaire» consolidé semble bien parti pour se maintenir au pouvoir. Une situation paradoxalement loin d’être synonyme de stabilité politique. Car, selon Sainte-Marie, les conditions sont réunies pour qu’advienne ce que Gramsci appelait une «crise organique». Et le politologue de souligner le soutien massif au mouvement des «gilets jaunes» à son début, le décalage entre le discours des élites et l’opinion publique sur les sujets cruciaux de l’immigration et de la construction européenne, les sondages témoignant de la perte de confiance en la parole officielle, l’idéologie woke qui se propage dans le monde intellectuel et politique mais reste totalement étrangère au sens commun populaire. Une forme de sécession majoritaire qui, pour l’heure, ne débouche sur aucun projet alternatif de remplacement.

Une subversion électorale inachevée, de Jérôme Sainte-Marie, Éditions du Cerf, 208 p., 20 €. Editions du Cerf

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