« Sans grande stratégie, l’Europe et la France seront affaiblies en 2050 »

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Pour le diplomate Martin Briens et Thomas Gomart, directeur de l’Ifri (1), qui publie un long article sur ce sujet (2), la France et l’Europe doivent d’urgence élaborer une stratégie de long terme.

Durée : 7 min

Contrairement aux superpuissances américaine et chinoise, qui disposent d’outils de prévision très performants, la France – et l’Europe – ne réfléchissent pas assez à long terme. Si nous voulons préserver notre modèle et rester dans la course technologique, il faut engager dès maintenant ce travail. Au sein de l’État, bien sûr, mais aussi avec les instituts de recherche et les autres acteurs de la vie publique.  

L’Express. En France comme en Europe, il y a urgence, dites-vous, à penser le long terme. Mais en sommes-nous encore capables ? 

Martin Briens : Il est aujourd’hui difficile, pour les systèmes démocratiques, de sortir du calendrier électoral. L’action publique s’inscrit dans une instantanéité qui n’a cessé de s’accentuer au fil des années. D’où la nécessité de nous projeter sur une échéance longue, que nous avons fixée à 2050. Pourquoi cette date ? Certains pays – et en premier lieu la Chine – se projettent déjà à cette échéance. Cela parait loin, 2050, c’est une génération, mais en termes de politiques publiques, c’est demain. L’un des intérêts de la réflexion que nous proposons d’ouvrir, c’est que, dans certains domaines comme l’énergie, la décarbonation ou la défense, se projeter à 30 ans nécessite de prendre des décisions dès maintenant. Si nous ne le faisons pas, nous serons affaiblis en 2050.  La Loupe, le podcastNouveau ! Ecoutez l’info de plus près
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Par exemple ?  

MB : En février dernier, a été dévoilé un projet de sous-marin de troisième génération, dont le premier exemplaire sera mis en service en 2036, et dont le dernier restera opérationnel jusqu’en 2080-2090. Imaginez les défis que représente ce programme en termes de gestion des compétences et de technologies, mais aussi dans notre capacité à anticiper l’évolution des menaces. De la même manière, c’est maintenant que doivent être prises les grandes décisions pour faire évoluer le mix énergétique à l’échéance 2050. 

Martin Briens
Martin BriensSDP

Comment élaborer une « grande stratégie » ? 

MB : Il faut déjà définir les mouvements de fond. Quatre semblent décisives à cette échelle de temps : les transformations environnementales, subies ou décidées, qui auront un impact profond ; l’accélération technologique, en particulier l’accentuation de la numérisation du monde ; la fragmentation politique et sociale ; et enfin les possibles évolutions géostratégiques, avec le rôle vraisemblablement central du rapport de forces sino-américain. À partir de là, le défi est d’élaborer des stratégies de long terme, opérationnelles et intégrées, et d’organiser l’État, l’action publique, mais aussi d’encourager l’action privée, pour parvenir à ces objectifs. LIRE AUSSI >> Union européenne : pour Ursula von der Leyen, l’année de tous les dangers

Thomas Gomart : Une « grande stratégie », c’est un discours sur la manière dont un pays conçoit son rôle dans le monde. C’est aussi un outil de conduite politique. Elle correspond à une mise en cohérence, sur le long terme, des mesures économiques, des actions diplomatiques et des efforts militaires pour promouvoir ses intérêts et ses valeurs. C’est un effort d’intégration des moyens disponibles, qui ne se limite pas à la défense et à la sécurité. 

Thomas Gomart.
Thomas Gomart.David Atlan/ Eds Tallandier

À qui appartient-iI de définir cette stratégie ? À l’État ?  

MB : L’État joue bien sûr un rôle central, c’est le maître des horloges. Mais il faut aller au-delà et intégrer d’autres acteurs de la vie publique, des organismes de recherche, le secteur privé, etc. À qui faut-il en confier le pilotage dans le système institutionnel français ? Le sujet est ouvert, mais il faut organiser dès maintenant cette réflexion, car l’enjeu est immense. 

TG : En lien étroit avec les autorités publiques, la pensée stratégique doit s’affranchir des silos administratifs. Cela pourrait se traduire par un dispositif léger trouvant la bonne distance entre la pertinence administrative et l’ambition intellectuelle. Ce dispositif devrait être capable de travailler de manière ouverte et discrète pour embrasser large tout en restant réaliste, et donc utile.  

Pour imaginer le monde dans 30 ans, il faut tenir compte les prévisions des autres – avant tout la Chine et les États-Unis. Comment voient-ils le monde d’après ? 

TG : C’est essentiel en effet. Dans le cas chinois, le discours sur le futur est très contraint sur le plan idéologique. A certains égards, c’est la raison d’être du Parti. Aux États-Unis, la prévision est un vaste marché, qui sait s’exporter. A titre d’exemple, le National Intelligence Council, publie, tous les quatre ans depuis 1997, un rapport prospectif qui sert de cadre de référence aussi bien aux acteurs publics que privés. Cet outil, qui bénéficie d’une large diffusion internationale, donne le « la » à de nombreux autres rapports, notamment en Europe. Quand on les relit, se dessine une image bien plus cohérente – et bien moins erratique – de la politique étrangère des Etats-Unis. Que dit le rapport de mars dernier ? A la confrontation structurelle sino-américaine s’ajoutent les ambitions d’autres pôles de puissance (Japon, Inde, Russie, Union européenne, Royaume-Uni). Le rapport insiste non seulement sur les conséquences de la dégradation environnementale, les enjeux technologiques, économiques et sanitaires mais aussi sur les risques de fragmentation sociale. A l’instar de ses prédécesseurs, il renforce implicitement la centralité des Etats-Unis sur la scène internationale.  

Martin Briens
Martin BriensSDP

Les 9 et 10 décembre se tiendra aux États-Unis un « sommet des démocraties ». Quelle sera, justement, la place de la démocratie en 2050 ?  

TG : Cela dépend autant des évolutions technologiques que du rapport de force entre régimes autoritaires et démocratiques. L’enjeu central, c’est l’utilisation que les uns et les autres feront des technologies. Trente ans après la chute de l’URSS, les démocraties occidentales semblent sur la défensive : il s’agit moins pour elles de convertir à la démocratie que de préserver leurs modèles de séparation des pouvoirs. LIRE AUSSI >> Céline Spector : « L’Union européenne n’est pas ce Léviathan que nous dépeignent ses adversaires »

MB : Effectivement, pour mesurer les risques qui pèsent sur les démocraties, il faut aussi évoquer l’impact de la technologie et du numérique. On voit bien le bénéfice que des systèmes autoritaires peuvent tirer de la captation et de l’exploitation des données, en termes de contrôle social et d’influence. L’un des grands enjeux du futur va être de mieux comprendre l’impact des algorithmes sur la formulation des opinions individuelles, mais aussi sur l’évolution du débat politique et sa polarisation. De notre capacité à redéfinir l’idée démocratique dans un monde numérisé va dépendre notre capacité à résister, en Europe, mais aussi dans le monde, au modèle séduisant du « techno-autoritarisme » – c’est-à-dire la conjugaison d’un système politique autoritaire et de puissants moyens numériques.  

TG : C’est le modèle chinois. Au-delà, la sociologue Shoshana Zuboff parle d’un « capitalisme de surveillance » : les politiques publiques passent de plus en plus par les plateformes numériques, qui exploitent de grands volumes de données produites par les autorités publiques. À ce jeu-là, la Chine et les États-Unis sont dans une configuration très différente de celle de l’Union européenne, puisqu’ils disposent de deux puissants complexes militaro-numériques. Dans la compétition mondiale, ces interfaces sont décisives pour obtenir la supériorité technologique sur les autres acteurs. Elles sont au coeur des transformations et accélèrent, au niveau global, une concentration du pouvoir dans les mains d’un tout petit nombre d’acteurs. Le cadre d’une « souveraineté technologique » européenne à horizon 2050 se dessine actuellement même si des « ruptures technologiques » interviendront très certainement d’ici-là. Deux certitudes orientent tout effort de prévision : l’accentuation des contraintes environnementales et l’intensification exponentielle des flux de données.  https://embed.acast.com/efaaaadb-7f16-57d9-9ba9-12e77f6e79a3/61b0a7061d6392001227d204?subscribe=false

Pour « exister » en 2050, il faudra, écrivez-vous, maîtriser certaines technologies critiques – intelligence artificielle, spatial, nucléaire de quatrième, voire de cinquième génération… Mais l’Europe n’a pas les moyens d’investir dans tous ces domaines. Faut-il faire des choix ? Lesquels ?  

TG : Il faut toujours faire des choix en fonction d’analyses risques/opportunités. Les Européens veulent-ils rester dans la course technologique ? La réponse dépend précisément du rôle qu’ils entendent jouer en 2050. Une chose est sûre : d’autres acteurs – Américains, Chinois et Indiens en tête – entendent la poursuivre, et la remporter. A titre d’exemple, les Européens disposent d’atouts réels dans le spatial. 

MB : Notre réussite dépendra aussi de notre capacité à former et motiver des ingénieurs et des chercheurs, et d’éviter qu’ils ne soient captés par les grands groupes étrangers. C’est ce que nous pourrions appeler la « géopolitique des compétences ». Il s’agit à la fois de maintenir les compétences-clés, mais aussi de pouvoir se doter rapidement d’expertises que nous ne possédons pas, ce qui est plus difficile. Sans doute, pour cela, faut-il repenser notre approche de l’éducation et de la formation. Sans doute, aussi, devons-nous avoir une approche beaucoup plus fine des flux migratoires et d’être capables d’aller chercher des profils très qualifiés à l’étranger. 

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La « grande stratégie » est-elle avant tout française ou européenne ?  

MB : Elle doit être européenne, car il y a un effet d’échelle et de mutualisation des ressources et des intelligences. Bien sûr, la réalité est plus compliquée. Il faut, déjà, que nos partenaires partagent cette vision. Ensuite, il est clair que certains domaines doivent rester au niveau national. Il n’en faut pas moins espérer que le projet européen continue à s’approfondir, car c’est à cette échelle que nous en retirerons les plus grands bénéfices. Un certain nombre d’initiatives prises aujourd’hui vont dans le bon sens (souveraineté technologique, programmes d’investissements civils et militaires). 

TG : Quand nous parlons de « grande stratégie » à des Chinois, à des Américains ou à des Indiens, ils répondent souvent qu’il s’agit du projet européen. Cela étant dit, une « grande stratégie » comporte forcément une dimension militaire ce qui donne à la France une spécificité unique en Europe. L’enjeu est de parvenir à articuler efficacement les niveaux européen et national.  

Élaborer une « grande stratégie », n’est-ce pas surtout le moyen, finalement, d’écrire un nouveau récit ? Et faut-il voir, derrière cette volonté, un ultime sursaut de notre puissance ?  

TG : Il ne faut surtout pas confondre récit national et grande stratégie, surtout en période électorale… Ce sont deux choses distinctes. Le plus intéressant, c’est de produire un cadre de référence. De ce point de vue, l’exercice est d’abord intellectuel car l’autonomie stratégique commence par la capacité à penser le monde par soi-même. C’est le préalable de toute « grande stratégie » qui correspond effectivement à une volonté d’avoir prise sur le monde.  

(1) Institut français des relations internationales  Sur le même sujet

(2) « Comment préparer 2050 ? De la « prévoyance » à la « grande stratégie » », de Martin Briens et Thomas Gomart, dans Politique étrangère (hiver 2021).  

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