Ukraine: le poker de Poutine face à l’Occident

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Par Alain BarluetPublié hier à 19:55, mis à jour il y a 6 heures

Vladimir Poutine préside une réunion par vidéoconférence avec des membres du gouvernement au Kremlin, le 12 janvier.ALEXEY NIKOLSKY/AFP

DÉCRYPTAGE – En précipitant la crise ukrainienne face aux Américains, le maître du Kremlin s’efforce de ressusciter la puissance russe.

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Jeune agent du KGB en Allemagne de l’Est durant les années 1980, Vladimir Poutine avait parfois tendance à prendre des risques inconsidérés. Lui-même raconte comment, en 1989, faisant fi des consignes et se présentant comme un simple «traducteur», il était allé au-devant de manifestants prodémocratie «agressifs» massés devant le siège des services de sécurité, à Dresde.

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Peu de temps après, l’État soviétique cessera d’exister – ce que M. Poutine, devenu président de la Russie qualifiera de «plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle». Alors que l’épée de Damoclès d’une confrontation armée est actuellement suspendue sur l’est de l’Europe, la tentation existe de plonger dans la psychologie du chef du Kremlin pour dégager les tenants et aboutissants de cette crise majeure.

«Retrouver la gloire perdue de la Russie»

Jusqu’où l’ex-lieutenant-colonel des services soviétiques, qui allait au contact des protestataires d’Allemagne de l’Est, prendra-t-il aujourd’hui le risque de tenir la dragée haute aux puissances occidentales et à l’Otan? «Le cœur de la stratégie de Poutine, c’est de se dire: nous sommes prêts à en faire davantage sur l’Ukraine et à l’emporter parce que l’objectif est plus important pour nous que pour eux», soulignait il y a quelques jours Alexander Baunov, du centre Carnegie de Moscou. «Au pouvoir depuis 1999, Vladimir Poutine prend aujourd’hui les plus grands risques de sa carrière pour tenter de retrouver la gloire perdue de la Russie et de racheter ce qu’il perçoit comme les injustices du passé», estimait récemment le Wall Street Journal. Le risque, entre autres, d’avoir fait monter les enchères, sans atteindre ses objectifs.

Incertitude et ambiguïté sont deux aspects de la stratégie de PoutineGleb Pavlovsky, politologue russe

Volontarisme, perception du risque… Nombre d’analystes se lancent dans l’exercice d’introspection du chef du Kremlin. «Dans la tête de Poutine», ces experts entrevoient le caractère imprévisible d’un joueur qui ne laisse pas deviner son prochain coup, comme lorsqu’il a annexé la Crimée en 2014 ou envoyé ses troupes en Syrie, l’année suivante. «Incertitude et ambiguïté sont deux aspects de sa stratégie», croit savoir le politologue Gleb Pavlovsky, qui conseilla le Kremlin entre 1997 et 2011. Entretenir le flou, pour garder la main. «Je ne suis pas sûr que Poutine lui-même sache ce que sera sa prochaine initiative», hasarde le politologue Andreï Kolesnikov. «On le perçoit comme quelqu’un de rationnel mais c’est un homme d’émotions, d’émotions sombres…», ajoute-t-il.

John Bolton, l’ex-conseiller de Donald Trump, qui avait rencontré à plusieurs reprises le président russe, estimait que celui-ci était «à la fois son ministre des Affaires étrangères et son ministre de la Défense». Certains experts, tels Alexander Gabouev, du centre Carnegie de Moscou, font d’ailleurs valoir que la crise du Covid a accentué la «verticale du pouvoir» et, en dépit des liaisons virtuelles, accru l’isolement de Vladimir Poutine, reclus dans sa datcha de Novo Ogarevo, dans la banlieue de la capitale, autour d’un cercle restreint de fidèles. Arbitre suprême des «clans» du pouvoir (services «de force», dirigeants des grands groupes économiques…), «VVP», comme on l’appelle, plus que jamais décidera seul in fine des options russes dans cette crise.

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Nul besoin pourtant de «psychologiser» Vladimir Poutine, voire de le pathologiser, pour dérouler le fil des événements qui ont conduit à cette confrontation potentiellement dévastatrice. «La crise a commencé en mars ou en avril dernier, lorsque la Russie a concentré des forces militaires considérables autour de l’Ukraine», raconte Dmitri Trenin, le directeur du centre Carnegie à Moscou. Mais en fait, ajoute-t-il, «la crise s’est développée depuis plus de vingt ans avec l’avancée de l’Otan vers la frontière russe (…) et l’arrivée de l’Alliance en Estonie à deux heures de voiture de Saint-Pétersbourg (l’Estonie a adhéré en 2004, NDLR)». Selon Dmitri Trenin, «depuis 1991, la sécurité de l’Europe a été essentiellement dominée par les États-Unis, avec l’Otan pour instrument. Maintenant, Vladimir Poutine veut changer cela et remplacer un système de sécurité en Europe Otan-centré et dominé par Washington, par une alliance reposant, à nouveau, sur deux piliers, l’Ouest et la Russie».

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«Personne n’a intérêt à la fin de l’escalade»

Depuis plus de deux décennies, comme le rappellent les «kremlinologues», Poutine a donc observé les initiatives de l’Otan, s’élargissant, bombardant Belgrade, mais aussi l’inaction de l’Occident, lors de la guerre en Géorgie, en 2008, ou de l’annexion de la Crimée en 2014. Et dans le même temps, insiste-t-on aussi, il estime n’avoir jamais été entendu sur ce qu’il revendique comme ses «garanties de sécurité».Vladimir Poutine décide donc d’engager une politique étrangère non plus défensive mais offensive, comme le souligne Tatiana Stanovaya, directrice de la lettreR.Politik. Cette spécialiste rappelle qu’en novembre dernier, intervenant devant les diplomates russes, le chef du Kremlin leur avait dit que «maintenir les États occidentaux sous tension n’(était) pas une mauvaise chose pour faire avancer la prise en compte des intérêts sécuritaires de la Russie».

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Le tournant est sans doute antérieur. À l’été 2018, dans la salle du Manège, à Moscou, Poutine présente les nouvelles armes balistiques russes, parmi lesquelles des missiles hypersoniques. Leur visée politique est de permettre à la Russie de redevenir une puissance stratégique de premier plan. Un partenaire reconnu par les seuls interlocuteurs à qui il vaille au fond la peine de parler, les Américains. Le 17 décembre, Moscou fait passer à Washington et à l’Otan deux projets de traité encapsulant les revendications russes. Clé de voûte, la «garantie écrite» que l’Otan ne s’élargirait plus à l’est, et n’engloberait jamais l’Ukraine. L’Ukraine, cette terre des confins qui joua un rôle clé dans la formation puis la dissolution de l’URSS. Cette dernière s’effondre en décembre 1991, une semaine après le choix des Ukrainiens de devenir indépendants. Sans eux, Boris Eltsine comprend que l’Union soviétique ne saurait exister, même à moindre échelle: il opte pour regroupement croupion, la communauté des États indépendants (CEI).

L’Ukraine, pays frère, n’en demeure pas moins au cœur de l’horizon mental et géopolitique de son successeur. L’été dernier, Vladimir Poutine rédige un long article historique, distribué depuis aux militaires, vantant l’«unité» des peuples russe, ukrainien et aussi biélorusse, qui ne sauraient exister les uns sans les autres. Ceci en tordant le cou à la vision historique d’une majorité d’Ukrainiens qui revendiquent une tradition étatique millénaire. «Un récit constamment contesté en Russie, où l’indépendance ukrainienne est considérée comme une perte historique inacceptable», rappelle l’universitaire Alexandra Goujon, dans son dernier livre (1). Une perte et un danger: à Moscou, on ne redoute pas seulement que l’Ukraine, constamment vilipendée pour «le coup d’État de Maïdan», rejoigne un jour l’Otan mais aussi, à plus brève échéance, que l’Otan s’installe en l’Ukraine, via notamment l’aide militaire occidentale qui arrive déjà. Une inquiétude perceptible dans l’urgence dont témoigne la Russie dans cette crise.

L’indépendance ukrainienne est considérée comme une perte historique inacceptable pour la RussieAlexandra Goujon, universitaire

Pour autant, la finalité stratégique de Poutine est-elle de recréer peu ou prou l’URSS? Vaste débat auquel Serhii Plokhy, professeur d’histoire ukrainienne à Harvard, répond par la négative. «Le but, explique-t-il, est plutôt de réinstaller ou de maintenir le contrôle du Kremlin sur l’ex-espace soviétique, plus efficacement, en créant des liens de dépendance avec les dirigeants de ces républiques», comme on l’observe en Biélorussie ou au Kazakhstan. «Il était clair que les exigences posées par la Russie ne pouvaient être satisfaites par l’Occident, du moins sous la forme dans laquelle elles étaient énoncées», relève Dmitri Trenin, qui poursuit: «Dès lors, la question est de savoir ce que Poutine prépare comme réponse à ce refus.» À partir de là, certains observateurs, notamment anglo-saxons, se fondant entre autres sur les moyens militaires déployés sur le terrain, estiment que le président russe, dans une posture de rupture, serait résolu de passer à l’action, possiblement après les JO de Pékin, où il se rendra le 4 février.

Tous les plans seraient à l’étude, dit-on, de l’attaque massive sur Kiev aux opérations hybrides, en passant par le déploiement de systèmes d’armes. D’autres réfutent une invasion de l’Ukraine, notamment les autorités russes elles-mêmes. Pour autant, «personne n’a intérêt à la fin de l’escalade», analyse une bonne source russe à Moscou. «D’un côté, cette crise a redonné sa vigueur à l’Otan, poursuit cette source, de l’autre, elle a servi Vladimir Poutine en lui ayant permis de nouer pour la première fois le dialogue avec les Américains sur ses “garanties” de sécurité. Et ainsi, objectif majeur pour lui, de renforcer ses positions avant l’élection présidentielle de 2024…»

(1) «L’Ukraine, de l’indépendance à la guerre», Éditions Le Cavalier bleu.

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