Jean-Éric Schoettl : « Négocier avec Poutine, ce n’est pas vendre notre âme »

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Jean-Éric Schoettl : "Négocier avec Poutine, ce n’est pas vendre notre âme"
« Le scénario du pire est-il enclenché ? »
Crédit : OZAN KOSE

Analyse

Par Jean-Éric Schoettl

Publié le 14/03/2022 à 18:21

Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, pense que dans toute n��gociation, il faut savoir se mettre à la place de l’autre. Voir par les yeux de l’autre n’est pas épouser ses vues. Même avec Poutine.

Après la pandémie, la guerre. Le côté obscur de l’Histoire était masqué par l’adoucissement des mœurs, la croissance et le consumérisme. Pour la seconde fois en deux ans, il grimace aux Européens. La crise sanitaire a fatigué nos énergies et éprouvé nos libertés. La force brutale, quant à elle, congédie la diplomatie, le droit et le commerce. Nous en sommes abasourdis. Les chars russes à Kiev, qui y croyait vraiment il y a encore deux semaines ? Qu’à la tête d’une moyenne puissance économique, un autocrate devenu sa propre caricature puisse imposer ses diktats au monde, voilà qui nous laisse interdits. Nous n’arrivons pas à croire les images que nous regardons, ni les propos officiels que nous entendons. Nous voulions voir des accidents de parcours dans la guerre des Balkans et les conflits du Caucase : n’ont-ils pas plutôt été les signes avant-coureurs d’un drame de plus grande magnitude – et qui, cette fois, nous implique directement ?

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Comme dans un mauvais film d’horreur, nous observons avec effarement de vieux démons oubliés ressortir, un à un, de la boîte de Pandore : le cynisme et l’arrogance de l’agresseur, les passions nationalistes, les réflexes pavloviens, les engrenages mortifères, mais aussi le piège des alliances, le risque de réaction en chaîne que recèle le slogan, apparemment protecteur, du « un pour tous, tous pour un ». Sans oublier le feu que peuvent mettre aux poudres provocations, circonstances malencontreuses ou simples malentendus. Le moindre mal serait que les deux parties préfèrent un nouveau rideau de fer à une guerre continentale. Sinistre alternative.

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« Sous la guerre froide, au moins, chacun avait appris jusqu’où ne pas aller trop loin. »

Ce qui se passe est pire qu’un retour à la guerre froide. Sous la guerre froide, au moins, chacun avait appris jusqu’où ne pas aller trop loin. On ne se battait pas entre Européens. Mieux : on échangeait et, au travers de ces échanges, comprenant la profondeur de la civilisation qu’on avait en partage, on entrevoyait une paix européenne durable après la sortie du communisme.

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Un regard rétrospectif sur les trente ans écoulés montre combien, par suffisance ou par négligence, nous avons gâché l’occasion de fonder cette paix européenne durable. La paranoïa poutinienne est criante, mais, d’une part, elle est en bonne partie partagée par une opinion publique russe qui s’estime menacée à l’Ouest ; d’autre part, la névrose russe a été alimentée, par une accumulation d’initiatives occidentales aux effets catastrophiques à la longue : bombardement en 1999 de Belgrade, capitale de la sœur orthodoxe serbe ; intégration dans l’OTAN (malgré les assurances données oralement en 1991), en 2004, des pays baltes et d’Europe centrale, suivie de l’installation de missiles, de l’arrivée de contingents étrangers et de l’organisation de manœuvres militaires inquiétantes ; annonce, au sommet de Bucarest de 2008, malgré les réticences bien inspirées de la France et de l’Allemagne, que l’Ukraine et la Géorgie deviendront membres de l’OTAN ; ignorance du point de vue russe lors des évènements de Libye en 2011; soutien sans nuance, après les évènements de Maïdan (novembre 2013 – février 2014), apporté à un régime, né d’un mouvement de désobéissance civile, dont le premier geste a été d’imposer l’usage exclusif de l’ukrainien au détriment du russe, langue principale d’une grande partie de la population ; application d’un régime de sanctions contreproductif après l’occupation de la Crimée, elle-même consécutive à Maïdan ; indifférence occidentale face à l’inobservation par l’Ukraine des stipulations des accords de Minsk relatives à la régionalisation et au statut du Donbass ; absence d’entente dans la lutte, qui aurait dû être commune, contre le djihadisme, aboutissant, en Syrie (relations avec Bachar El-Assad) comme au Sahel (groupe Wagner), à ce que l’acteur russe soit regardé par nous comme un ennemi supplémentaire.

Et, plus généralement, tout au long de ces années, ce ton de réprobation dédaigneuse dans les commentaires ; ces petites humiliations diplomatiques insupportables pour une ancienne grande puissance ; ce manque d’empathie à l’égard d’un peuple russe empêtré dans les décombres de l’empire, malmené par une transition socio-économique chaotique et amputé de ce morceau de lui-même qu’est l’Ukraine, berceau de la patrie russe.

« Peut-on aller jusqu’à dire, comme Hubert Védrine, que le Poutine de 2022 est une créature de l’Ouest, que nous sommes le Dr Frankenstein de ce monstre ? Toujours est-il que les conditions d’un dialogue confiant avec la Russie ont fait défaut dès les années quatre-vingt-dix. »

Et cela s’est poursuivi au cours de la toute dernière période : nous avons déclaré non négociable la possibilité d’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, alors que, a posteriori, la finlandisation paraît évidemment de beaucoup préférable à l’invasion et à la guerre.

Peut-on aller jusqu’à dire, comme Hubert Védrine, que le Poutine de 2022 est une créature de l’Ouest, que nous sommes le Dr Frankenstein de ce monstre ? Toujours est-il que les conditions d’un dialogue confiant avec la Russie ont fait défaut dès les années quatre-vingt-dix.

Corsetée dans ses hautains principes, l’Europe occidentale n’a pas perçu la nécessité de construire un nouvel ordre stratégique occidental dans lequel la Russie aurait eu toute sa place ; de nouer avec Moscou, comme avec tous les pays de l’ancien glacis, des liens affectifs et non purement juridiques ; de faire succéder à la guerre froide la chaleur des retrouvailles ; de bâtir l’Europe – la plus grande Europe possible – sur des fondements civilisationnels plutôt que sur des bases strictement économiques et institutionnelles.

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Le fil rouge de ces désinvoltures paraît résider dans le peu de prix que nous attribuons désormais, à l’Ouest, aux sentiments nationaux. L’Union européenne s’est construite sur le dépassement de l’État-nation et sur la répudiation de la puissance régalienne. Ses actes de foi sont l’abolition des frontières, l’exaltation des droits individuels et minoritaires, le libéralisme économique et sociétal, l’aversion pour l’État, la primauté des principes sur les affects. Et c’est à ce modèle que nous entendions voir spontanément adhérer les Européens de l’Est, Russie comprise. Mais l’Est ne ressent pas les choses ainsi. Les identités nationales y sont encore fortement ancrées dans le psychisme collectif. Au lieu de prendre en compte cette sensibilité, l’Ouest a intenté à l’Est un lancinant procès en populisme, creusé un fossé avec lui, suscité son dépit et, dès lors, encouragé ses dérives.

« S’en tenir au blâme et aux sanctions économiques pourrait être interprété par le despote comme la confirmation de notre supposée faiblesse et l’inciter à passer à l’offensive ailleurs. »

Entendons-nous bien. Je ne prétends pas que nous soyons la cause principale du drame ukrainien. La brutalité impérialiste de Poutine, ancien officier du KGB, est d’abord un produit de décomposition de l’URSS, une bombe à retardement du communisme soviétique. La deuxième cause de la catastrophe est l’état mental, de plus en plus visiblement altéré, de l’intéressé. Mais voilà : ses rêveries impériales sont entrées en résonance avec une frustration collective. La haine de l’Occident qui s’est exacerbée dans son cerveau malade trouve un écho dans le ressentiment éprouvé à l’égard de l’Ouest par beaucoup de ses compatriotes. Et c’est ici que réside notre responsabilité, troisième cause – par ordre d’importance – du désastre. Par nos inadvertances, nous avons aiguisé ce ressentiment et contribué à réveiller le monstre.

Nos torts passés n’excusent évidemment pas l’invasion de l’Ukraine. Ils permettent cependant d’en repérer les prémisses. Comprendre n’est pas justifier et condamner ne dispense pas de comprendre. La seconde guerre mondiale fut l’enfant monstrueux de l’humiliation infligée à l’Allemagne par le traité de Versailles et de la psychopathologie nazie. De façon similaire, une troisième guerre continentale ne pourrait-elle naître de la conjonction entre la mégalomanie poutinienne et les humiliations causées au peuple russe par l’éclatement de l’empire ?

Nos torts passés ne nous exemptent pas non plus de réagir. Que faire alors dans l’immédiat ? Le minimum est de frapper les dirigeants russes au travers de leurs intérêts matériels, de venir en aide à la population ukrainienne, de tenir le front cyber et d’agir sur l’opinion russe.

Celle-ci ne supportera pas que des Russes – et moins encore des Tchétchènes – massacrent des Ukrainiens. Bien sûr il y a la force de la propagande, mais celle-ci n’abusera plus lorsque circuleront images et récits et que seront rapatriés les cercueils. Les milieux éclairés rejetteront une régression dans le soviétisme déjà largement entamée bien sûr, mais que la guerre va accélérer. Le fossé qui se creuse avec l’Ouest ne peut que rebuter les élites économiques et intellectuelles, car il ruine leurs perspectives d’investissement ou de carrière. Quant à la population, déjà lasse de la stagnation économique qu’elle subit depuis une dizaine d’années, elle ne peut que mal réagir à la nouvelle dégradation de son niveau de vie que vont entraîner les sanctions. Elle n’admettra pas non plus que Poutine, perçu jusqu’ici par elle comme un garant de l’ordre, de la stabilité et de la fierté nationale, se mue en fauteur de désordre, d’instabilité et de discrédit. Aux premières loges pour mesurer le caractère chimérique des plans poutiniens, les militaires haut gradés peuvent être tentés d’arrêter la machine infernale. Bref : une alliance de fait peut se nouer entre le peuple et les milieux dirigeants contre le despote. Tout cela est peut-être utopique, mais nous devons aider l’utopie à se réaliser. Bien entendu, jouer le peuple contre le tyran doit nous conduire à bien choisir les sanctions que nous infligeons. Gardons-nous de celles qui donneraient aux Russes le sentiment que c’est au peuple lui-même, et non au régime, que nous nous en prenons. Ne confondons pas Poutine et Pouchkine.

Au-delà de ces mesures, ne faut-il pas opposer la défense militaire légitime à la force militaire agressive ? La réponse n’est pas évidente. Notre ignorance du fonctionnement mental de Poutine nous enferme en effet dans un atroce dilemme que seul le principe de précaution peut trancher. S’en tenir au blâme et aux sanctions économiques pourrait être interprété par le despote comme la confirmation de notre supposée faiblesse et l’inciter à passer à l’offensive ailleurs (Moldavie, Géorgie, pays baltes). À l’inverse, montrer nos muscles pour l’intimider est faire un pari risqué sur sa rationalité. Des mouvements de troupes vers ses marches baltique et polonaise, des livraisons massives d’armes en Ukraine et dans la région ou l’entrée dans l’OTAN de la Suède et de la Finlande pourraient le pousser, comme tant de chefs paranoïaques avant lui, à une fuite en avant menant à la déflagration. Il ne faut pas exciter un forcené si on n’a pas les moyens de lui passer vite une camisole.

« L’idéal serait d’inventer un autre système de sécurité occidental que l’OTAN, incluant la Russie, ce qui ne nous empêche pas, au contraire, de renforcer nos appareils de défense nationaux. »

Prenons (enfin) au sérieux les avertissements de Poutine, surtout quand il brandit le feu nucléaire. Une troisième guerre mondiale ne serait ni fraîche, ni joyeuse. Le risque nucléaire rend caduc le choix de l’héroïsme classique (« mourir dans l’honneur plutôt que vivre dans la honte »), car si, dans une guerre conventionnelle (ou dans un mouvement de résistance), j’expose ma vie, c’est celle de ma famille que je sacrifie dans une guerre nucléaire. Ne continuons donc pas à concourir au scénario du pire en provoquant une guerre totale par posture. Évitons le cercle vicieux de l’intimidation mutuelle, qui conduit à l’escalade entre nations, comme entre malfrats et entre primates : pour avoir moins peur de toi, je vais te faire peur. Il faut offrir à Poutine une porte de sortie honorable. S’il se sent acculé, s’il pense que notre objectif est de le renverser ou de le traduire devant la Cour pénale internationale, il sera tenté par le pire. Nous devons lui assurer que la levée des sanctions résultera de l’évacuation de l’Ukraine qu’il a envahie en 2022, et non la conditionner en outre à la restitution des républiques sécessionnistes du Donbass et de la Crimée. À cet égard, nous devrons savoir raisonner nos amis ukrainiens et nous garder de déclarations martiales intempestives.

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Négocier avec Poutine, si infréquentable qu’il nous paraisse, n’est pas vendre notre âme, car, contrairement au Diable, il n’est pas éternel et peut être renversé. Pour traiter avec le Diable, il faut certes un rapport de force favorable et se munir d’une longue cuillère. Mais cela ne suffit pas. Comme dans toute négociation, il faut savoir se mettre à la place de l’autre. Voir par les yeux de l’autre n’est pas épouser ses vues.

À l’Ouest, chacun se veut solidaire de la cause ukrainienne, mais peu iraient se battre pour elle. Dans ces conditions, il est surréaliste d’entendre tant de beaux esprits (souvent les mêmes qui prêchent notre retrait du Sahel) se féliciter du tonus retrouvé par l’OTAN et par l’Union européenne à la suite de l’invasion, en évoquant allègrement une intervention militaire occidentale pour régler son compte au nouveau tsar… S’est-il déjà dissipé le souvenir des équipées militaires hasardeuses dans lesquelles, sous la banni��re du devoir d’ingérence, l’Occident s’est enlisé depuis trente ans ? Mesure-t-on ce que serait, avec son prolongement sino-pacifique, une troisième guerre mondiale ?

Une guerre fratricide : c’est l’intolérable perspective qui, depuis cette fin février 2022, s’offre à tous les Européens. Et, placées aux premières loges du désespoir, à ces familles ukrainiennes qui maudissent l’invasion, mais considèrent les Russes comme de proches cousins. Ce n’est pas la guerre continentale qui ramènera la paix dans la famille.

Par Jean-Éric Schoettl

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