Marylin Maeso : Vous la sentez, vous aussi, la gueule de bois électorale ?

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Champ-de-Mars transformé en « boîte de nuit », opposants niant leur défaite, jeunesse abstentionniste… Pour la philosophe, notre démocratie est de plus en plus moribonde.

Emmanuel Macron dans un Champ-de-Mars transformé en "boîte de nuit", le 24 avril 2022

Emmanuel Macron dans un Champ-de-Mars transformé en « boîte de nuit », le 24 avril 2022

Thomas COEX / AFP

Par Marylin Maeso. L’EXPRESS

Publié le 27/04/2022

Vous la sentez, vous aussi, la gueule de bois électorale ? Elle couvait depuis deux semaines, à la chaleur du racolage partisan, de la sondagite aiguë, des ultimatums catastrophistes et des envolées ni-nihilistes. Mais là, c’est bon, elle a débarqué. En fanfare, même. J’étais devant le nouveau clip de la chanson Greatest Love of All, qui s’ouvre sur ces paroles : « I believe the children are our future », et puis… non, ce n’était pas Whitney Houston, c’était le couple Macron battant le pavé flanqué d’une bande d’enfants en direction de la boîte de nuit à ciel ouvert qui s’est avéré être le Champ-de-Mars, où ses partisans célébraient la victoire du « grand perdant de sa réélection » (dixit la politologue Agathe Cagé), tandis qu’en coulisses, Mélenchon, fort de sa défaite (au premier tour), préparait sereinement son ascension imminente au poste de Premier ministre, comme il se doit. Vous suivez ? Les chiffres sont formels : selon L’insoumission, plateforme multimédia d’actualité de la France insoumise, « 44% des Français souhaitent que Mélenchon gouverne le pays ». Bon, c’est en réalité 44% des partisans d’une cohabitation avec Macron, soit 28% des Français, mais on s’en fout, non ? Comme des 46% préférant une cohabitation avec Le Pen, visiblement. Un détail, dans l’histoire. 

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Tiens, 28%, c’est aussi le taux d’abstention de ce second tour. Un beau score pour cette éternelle candidate qui dépasse celui du RN (plus élevé que jamais, quand même) en nombre d’électeurs. Un choix particulièrement en vogue chez nos jeunes concitoyens (41% des 18-24 n’ont pas voté au premier et au second tours), c’est dire si la démocratie se porte bien chez nous. Alors oui, en comparaison de ces pays privés d’élections libres, on n’a pas de quoi se plaindre, c’est sûr, nous sommes trop gâtés, nos grands-parents n’avaient qu’une orange à Noël, etc. Mais quand même. Autant de dépités de la politique, et qui commencent si jeunes, ça m’fait quelque chose, comme dirait l’autre. Ça signifie qu’un paquet de Français se disent, à l’instant où ils accèdent au droit de vote, que tout ça, c’est du flan. Que c’est joué d’avance, et que faire entendre leurs voix dans les urnes n’a aucune importance puisqu’après tout, elle n’est pas écoutée. Ils en ont une, pourtant, qui s’exprime souvent au sujet de l’écologie, des inégalités, de la violence. Mais elle ne se retrouve pas (pour 55% d’entre eux) dans les partis (le sociologue Olivier Galland parle de « désaffiliation politique »).  

Démocratie du par défaut

Si on ajoute à ça tous ceux qui ont voté pour faire barrage à l’extrême droite, autrement dit, si on additionne le vote futile (abstention) et le « vote utile », on se dit qu’à défaut d’une démocratie pleinement épanouie, nous nous rapprochons dangereusement d’un temps qu’il faut bien appeler celui de la démocratie du « par défaut ». On pourrait peut-être imaginer une alternative, essayer autre chose, entre deux montagnes russes émotionnelles sur le thème « le fascisme est à nos portes ! » en période électorale mais « tout ne va pas si mal, de quoi vous plaignez-vous ? » dès la fermeture des bureaux de vote, et trois remontrances adressées à ces ingrats d’idéalistes fainéants qui ne votent pas ou qui font le choix du pire dans l’espoir désespéré qu’une secousse ébranle leur fatalité. Ou se resservir une énième lampée de la même bistouille. C’est ma tournée. Ça tourne. Ça va mal tourner.  

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La démocratie du par défaut, c’est celle qu’on trouve sans filtre, sous la couche des selfies d’isoloir « instagrammisés ». Celle qui se met en berne plutôt qu’en scène. Celle où l’on s’habitue à voter contre une menace plutôt qu’à voter pour une promesse. Où il devient commun de se résigner plutôt que de s’engager. L’union sacrée de la trouille et de la capitulation. Si, comme le pensait Camus, « vivre, c’est ne pas se résigner », alors il faut admettre que notre démocratie est, à tout le moins, quelque peu moribonde. A croire qu’une séance de roulette russe tous les cinq ans avec la même balle rouillée, ça ne vend pas du rêve. Et qu’un président qui proclamait, il y a deux semaines, avoir entendu les alarmes de ses compatriotes et être prêt à faire des concessions sur la réforme des retraites, mais dont le ministre de l’Economie Bruno Le Maire annonce dès le lendemain de l’élection ne pas exclure de recourir au 49.3 pour faire passer la pilule sur ce dossier, ça envoie un signal légèrement confus. 

Bientôt les législatives…

C’est dans l’air du temps, cela dit. L’esthétique du flou a de l’avenir. À voir mes copains de gauche qui exultent devant les prestations médiatiques plébiscitées de Rachida Dati, qu’ils adoraient mépriser dans le rôle de grande bourgeoise ministre de droite mais qu’ils adorent tout court dans celui d’atomiseur public, je me dis que l’ambiance se détend. Qu’elle s’assouplit, même. Puis je me souviens que le principal pilier actuel de ma famille politique, troisième sur le podium présidentiel, a pu s’exclamer, la main sur le coeur, à l’issue du premier tour, « pas une voix pour madame Le Pen ! », tout en décrétant, l’autre main sur la calculette, qu’après tout, RN ou LREM à l’Elysée, peu importe, tant qu’il empochait Matignon. Et je me dis qu’on est plus proche du grand-écart à 360 degrés. Bonjour les courbatures. 

Allez, bientôt, les législatives.  

Une petite lichette, pour la route ? 

Est-ce bien raisonnable ? 

Gare au revers de trop. 

*Spécialiste de l’oeuvre d’Albert Camus, Marylin Maeso a récemment publié La petite fabrique de l’inhumain(L’Observatoire)  

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