François Cornut-Gentille : « L’armée française n’est plus adaptée à une guerre d’ampleur »

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Selon le député et rapporteur du budget de la défense, nous avons une armée conçue pour des guerres où l’adversaire ne dispose pas du même niveau technologique que nous.

Durée : 5 min

"Plutôt que geler des milliards d'euros et des capacités maritimes sur plusieurs décennies, il eut été préférable de s'interroger sur le réel apport d'un groupe aéronaval dans les conflits de demain", estime François Cornut-Gentille.

« Plutôt que geler des milliards d’euros et des capacités maritimes sur plusieurs décennies, il eut été préférable de s’interroger sur le réel apport d’un groupe aéronaval dans les conflits de demain », estime François Cornut-Gentille.

Propos recueillis par Anne Rosencher. L’EXPRESS

Publié le 01/05/2022

Rapporteur spécial du budget de la défense à l’Assemblée, François Cornut-Gentille est inquiet : voilà des années que la France évite un débat sur nos faiblesses et nos modes d’opération militaires. Selon lui, nous nous sommes installés dans une routine, qui nous expose « à préparer la guerre d’hier ». Le député Les Républicains (LR) de Haute-Marne met en garde : « A chaque génération, on fait plus gros et plus sophistiqué. Mais jamais on ne s’interroge sur l’apport opérationnel dans un environnement qui a considérablement évolué. » 

L’Express : Dans l’éventualité d’une guerre d’ampleur où nous serions cobelligérants, la puissance militaire française est-elle prête ? 

François Cornut-Gentille : De toute évidence, le doute est permis. Lorsque l’actuel chef d’état-major des armées affirme que nos forces ne pourraient soutenir sur la durée un conflit de haute intensité, il faut comprendre ce propos comme un aveu d’inadaptation de nos forces à une guerre de l’ampleur de celle à laquelle nous assistons en Ukraine. Cela concerne autant le matériel que les effectifs. Nous avons assurément une armée conçue pour des guerres asymétriques où l’adversaire ne dispose pas du même niveau technologique que nous. Cela est vrai au Sahel mais cela ne le serait pas en Europe. 

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Ainsi, le conflit en Ukraine, tout comme celui au Haut-Karabakh, ont confirmé le rôle primordial de l’artillerie et des drones. Or nos armées sont sous-équipées pour l’une et ont raté totalement le développement des autres. Le constat est unanime ; pourtant, jusqu’à présent, il n’a entraîné aucune réaction. 

D’autres sujets de préoccupation sont latents : notre autonomie spatiale, le transport stratégique et tactique aérien, notoirement dépendant de l’appui de puissances étrangères. Enfin, j’ajouterai le renseignement qui a montré ses faiblesses tant au Sahel qu’en Europe de l’Est. 

Qu’entendent certains quand ils parlent d’une obsession pour le porte-avions ? 

Les investissements en matière de défense portent, depuis quarante ans, sur des équipements de très haute technologie. A chaque génération, on fait plus gros et plus sophistiqué. Mais jamais on ne s’interroge sur l’apport opérationnel dans un environnement qui a pourtant considérablement évolué. Chacun sait que la routine n’aide pas à préparer le futur. Elle nous expose à préparer la guerre d’hier. 

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On se targue ainsi d’avoir un groupe aéronaval qui opère par intermittence en Méditerranée. Le lancement du programme du successeur du Charles-de-Gaullea été décidé sans aucun débat. Or, plutôt que geler immédiatement des milliards d’euros et des capacités maritimes sur plusieurs décennies, il eut été préférable de s’interroger sur le réel apport d’un groupe aéronaval dans les conflits de demain. Je crains que ce débat n’ait malheureusement jamais lieu. Pourtant, la récente destruction du navire amiral de la flotte russe en mer Noire devrait nous y inviter…  

Tel est le paradoxe de notre outil militaire : même avec des personnels compétents et des équipements sophistiqués, il est possible d’être déphasé par rapport à une réalité qui évolue sans cesse. C’est d’ailleurs une vieille histoire qui se répète. La ligne Maginot était elle-même un monument impressionnant et pourvu des technologies les plus avancées de l’époque. 

Quelles seraient les modalités d’un débat sur notre défense que vous appelez de vos voeux ? 

La première condition est l’acceptation du principe du débat. Mais, depuis plusieurs années, le ministère des Armées refuse toute idée de questionnement sur nos faiblesses et nos modes d’opération. Ainsi, il est aujourd’hui impossible de connaître la disponibilité de nos avions, navires et autres véhicules terrestres. Il y a dix ans, cela n’était pas le cas. Certes, la vérité peut, parfois, faire mal ; mais elle seule nous permettra de progresser. 

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Qui peut mener ce débat ? 

Il est bien sûr très difficile pour les militaires ou les industriels de questionner les outils qu’ils mettent en oeuvre ou qu’ils produisent. En outre, l’approche de l’exécutif, trop souvent étroitement budgétaire, ne permet pas ce travail, étant principalement guidée par la recherche d’équilibres entre les industriels et les différentes armées.  

Dans ces conditions, seul le Parlement peut effectuer cette tâche car il dispose du recul et de l’indépendance nécessaires pour l’accomplir. Cela suppose que les parlementaires s’engagent dans un véritable travail et ne se contentent pas de répercuter les différentes revendications des industries de défense et des armées. Tel serait l’apport d’un Parlement digne de ce nom. 

Autour de quelles questions ? 

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Les sujets sont nombreux. J’en ai déjà abordé quelques-uns. Mais il faut également mentionner la dissuasion nucléaire. Vladimir Poutine a usé de la dissuasion pour attaquer un pays non pourvu d’armes nucléaires et se préserver d’une riposte d’ampleur. Cet inquiétant précédent doit nous amener à réfléchir à notre doctrine de dissuasion et de non-prolifération, car à l’avenir, d’autres pourraient être tentés de suivre son chemin. 

Quel rôle joue l’Union européenne dans ces questions de défense ?  

Un rôle considérable dans les discours des dirigeants français mais, en pratique, un rôle extrêmement modeste. Sans doute l’Europe de la défense est-elle une idée intéressante, néanmoins, à ce stade il s’agit toujours d’une réalité essentiellement virtuelle. Ainsi, le fonds européen de défense que l’on vante régulièrement n’est doté de 7,9 milliards d’euros sur six années. S’il s’agit, en valeur absolue, d’un chiffre important, en matière de défense et à l’échelle de l’Europe, cela peut être considéré comme tout à fait marginal. 

De même, la coopération industrielle franco-allemande est souvent présentée comme un pilier de la future Europe de la défense, mais sa concrétisation est également très modeste. Tant sur le char que l’avion du futur (Scaf), les difficultés s’accumulent au point qu’il n’est pas certain que ces projets puissent aboutir.

  • La vérité de la défense européenne que les responsables politiques français ne veulent pas reconnaître, c’est l’Otan. De ce point de vue, la seule question qui se pose est de savoir si nous nous donnons les moyens de peser en son sein. Malheureusement, personne ne s’en préoccupe : ce sujet n’entre pas dans les éléments de langage rabâchés depuis trente ans. 

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