Les «vory», cette fraternité criminelle venue des pays de l’Est pour piller la France

Par Christophe Cornevin. LE FIGARO. 23 juin 2022

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Arrestation, en 2019, d’un groupe criminel spécialisé dans le vol en France de GPS agricoles. Gendarmerie.interieur.gouv

EXCLUSIF Avec ses codes et son organisation très hiérarchisée, les «voleurs dans la loi» multiplient les trafics sur tout le territoire.

Dépeinte comme l’une des galaxies criminelles les plus venimeuses d’Europe, la «mafia rouge» écume la France à bas bruit, mais avec une méthode redoutable. Composées de stakhanovistes du vol en série, de boulimiques de trafics en tous genres et de spécialistes du racket ou de la contrebande, ces équipes de voyous venus du froid agissent de manière quasi militaire pour amasser des butins considérables.

Géorgiens mais aussi Moldaves et Arméniens, tous font partie d’une véritable «fraternité» secrète, celle des «vory», abréviation de «vory v zakone», les «voleurs dans la loi», que les services spécialisés ont placés dans leur collimateur. «Cette traduction, un peu ésotérique, rappelle que ces criminels érigent le vol comme une vertu cardinale, au cœur des lois occultes qui régissent leurs activités», décrypte un officier.

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Jusqu’ici bien connus pour d’étourdissantes séries de cambriolages, des razzias dans les commerces et des raids nocturnes perpétrés à travers le pays, ces clans de l’Est, hyper organisés, ne cessent de monter en puissance tout en diversifiant leurs activités délinquantes. Ainsi, les 16 et 30 mai derniers, les gendarmes de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (Ocldi) et ceux de la section de recherches (SR) d’Orléans (Loiret) ont démantelé une équipe de malfaiteurs. Qualifiés de «particulièrement mobiles et chevronnés», ils sillonnaient le territoire pour «commettre de multiples vols aggravés ou encore des extorsions, et étendre leurs réseaux de contrebande de cigarettes ». Ce dernier trafic, porté par la flambée du prix du paquet, est devenu un créneau très prisé du gotha du banditisme international. Que les voyous de l’Est, notamment les puissants clans Géorgiens depuis peu, se greffent dessus n’a guère surpris les experts du renseignement.

Liasses de billets

Après des mois d’investigations, sous l’égide de la Juridiction nationale chargée de la lutte contre la criminalité organisée (Junalco), les gendarmes ont interpellé quinze suspects lors d’une vaste opération coordonnée avec Europol et Interpol en France, en Roumanie et en Moldavie. Parmi les cibles, figuraient trois «autorités criminelles» considérées comme de «haut niveau» dont un «vor», c’est-à-dire celui qui règne en seigneur sur son clan. En perquisition, 1700 cartouches de cigarettes et quelque 522 kg de tabac ont été saisis, ainsi que 214.000 euros en espèces et sur des comptes. Autrement dit, la partie émergée d’un business tournant à plein régime. Un bilan porté à la connaissance du Figaro en témoigne: en avril 2021, après un an d’enquête et sous l’égide de la juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Bordeaux, les gendarmes déclenchent l’opération Vortex, visant à neutraliser une structure criminelle placée sous l’autorité d’un «vor» qui écumait toute l’Occitanie. À Toulouse, Montauban et Limoges, treize malfrats russophones sont interpellés tandis que les militaires saisissent des centaines de bouteilles d’alcool et de cartouches de cigarettes, des lots de bijoux et de montres de luxe ainsi que des véhicules Mercedes ou encore un Audi Q7. Neuf malfaiteurs, dont leur chef, avaient été placés derrière les barreaux.

Avec les magistrats spécialisés de la Jirs de Rennes, les enquêteurs avaient ciblé, dès 2019, au sein de la diaspora arménienne, une organisation polycriminelle, décrite comme «proche de la mouvance “vor v zakone”, agissant dans l’ensemble de l’Europe». «Les investigations mettent en évidence l’importation en quantité industrielle de tabac de contrebande depuis l’Europe de l’Est et la commission de nombreuses extorsions des membres de la communauté arménienne, notamment pour le versement de l’impôt criminel», précise une source proche de l’enquête. Là encore, treize principaux malfaiteurs avaient été interceptés sur l’ensemble du territoire national, dont le «vor» régnant sur sa «confrérie» criminelle.

Toute la panoplie des grands bandits avait été découverte, dont des liasses de billets, des véhicules, des balises de géolocalisation, une montagne de tabac de contrebande ainsi que des armes de poing. Dix mandats de dépôt avaient été délivrés. À la faveur de leurs investigations, les gendarmes ont frappé au moins trois réseaux dans l’est de la France, mais aussi à Lyon ou encore Amiens. Dossier après dossier, c’est tout un écosystème qui s’est retrouvé au cœur de la traque.

Selon nos informations, l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante aura interpellé depuis 2013 pas moins de 20 «vory» et 10 de leurs lieutenants, appelés les «smotriachi» . À mesure que les réseaux tombent, un coin du voile est levé sur cet univers à la fois parallèle et vertigineux. Recrutant des cohortes entières de «têtes brûlées» établies clandestinement en Tchétchénie, en Russie, en Moldavie et plus largement dans le Caucase, les «voleurs dans la loi» fonctionnent comme une société secrète et plongent leurs racines dans des rites quasi séculaires.

«Je t’ai à l’œil»

«Les “vory” commencent à apparaître dès les années 1930 dans le goulag soviétique, où des criminels, parmi lesquels certains ont pu collaborer avec leurs geôliers pour surveiller les prisonniers politiques, vont se structurer selon un code de conduite transmis de génération en génération», décrit le général Marc de Tarlé, chef de l’Ocldi. Fonctionnant sur un principe de rituel initiatique et de réunions secrètes, chaque clan est dirigé par un «vor» intronisé après une cérémonie. Prétendant être les dignes représentants d’une «aristocratie du crime», les membres qui ont réussi les épreuves d’admission doivent se soumettre à des règles d’airain. Les «vory v zakone» n’avaient à l’origine pas le droit de se marier, pour éviter tout attachement familial, ni de travailler. Censés vivre exclusivement du vol, ils ont interdiction de coopérer avec les autorités, de renier leur statut de criminel ou encore de confesser les faits dont ils pourraient être accusés. À la manière des yakusas japonais, ces hommes se reconnaissent grâce à des tatouages symbolisant leurs faits d’armes, leurs condamnations ou encore leur grade dans l’organisation. «Ainsi, le corps de certains détenus peut se lire comme une carte de visite», résume un spécialiste.

Dès qu’ils arrivent en France, souvent en voiture ou via des lignes à bas coût, ces “soldats” bénéficient de toute une logistique avec la mise à disposition de véhicules, de téléphones, d’éventuels faux papiers ainsi que d’hébergementGénéral Marc de Tarlé, chef de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (Ocldi)

Des étoiles signifient «voleur haut gradé» ou «criminel», les clochers correspondent à des séjours en prison tandis que le scarabée, généralement tatoué dans la paume de la main, laisserait entendre que son porteur est ou a été un pickpocket très doué. Un serpent enroulé autour d’un poignard indique la dangerosité, des yeux au-dessus de la clavicule signifient «Je t’ai à l’œil» ou encore une Vierge à l’Enfant est censée symboliser la vie criminelle menée par le détenu, soit autant d’attributs qui complètent le CV tout en images, et souvent chargé, des truands slaves. «Mais, à la faveur de récentes interpellations, il semble que cette tradition du tatouage tombe en désuétude, observe le général de Tarlé. Les “vory”, plus prudents, n’entendent pas fournir la moindre indication sur leur passé criminel». Issus des clans de Tbilissi ou de Koutaïssi, pas moins de 320 «vory» géorgiens, selon nos informations, rayonnent à travers toute l’Europe, mais aussi en Turquie, surtout depuis que des lois «anti-“vory”» très répressives, datant de 2005 et 2017, les poussent à passer à l’action en dehors de leur pays.

Sous la férule de ces chefs de guerre «intronisés», des hommes de confiance au rang de «smotriachi» animent des réseaux de voleurs nommés «chestiorki», c’est-à-dire les «pions». «Dès qu’ils arrivent en France, souvent en voiture ou via des lignes à bas coût, ces “soldats” bénéficient de toute une logistique avec la mise à disposition de véhicules, de téléphones, d’éventuels faux papiers ainsi que d’hébergement, notamment dans la communauté arménienne, en échange d’une liste de méfaits à accomplir dans un périmètre bien déterminé», confie le général Marc de Tarlé. Outre les vols de masse et les contrebandes en bande organisée, ces criminels «multicartes» versent dans des activités aussi variées que les vols de vélos de luxe, allant jusqu’à 12.000 euros l’unité, de GPS agricoles (15.000 euros) dans les exploitations ou chez les concessionnaires, mais aussi les vols de moteurs de bateau ou d’engins de chantier. Pour varier, les «chestiorki» jettent parfois leur dévolu sur des camions transportant des cargaisons à haute valeur ajoutée (hi-fi, parfum, etc.).

Les règles de l’«honneur»

Au sommet, les «vory» et leurs subordonnés les plus aguerris se réunissent lors d’une «chodka» pour gérer l’organisation et régler les litiges. Sur le terrain, des «sportmeni», des «gardes du corps» experts dans les sports de combat, dont la lutte et la boxe, font régner la discipline dans les rangs, sécurisent les activités criminelles, exécutent les peines prononcées, rossent les plus récalcitrants et récupèrent les dettes de ceux qui auraient enfreint les règles de l’«honneur».

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Les butins, colossaux, transitent quant à eux de compte en compte et sont réinvestis dans des sociétés à l’étranger, sachant qu’une partie alimente l’«obchak», dîme qui permet de garnir la caisse des structures criminelles et d’améliorer le confort en prison des mafieux tombés dans les filets. Mais les «vory» sont très prudents, au point de vivre sans ostentation pour ne pas attirer l’attention, à la différence des voyous de cités flambant sur la Côte d’Azur ou en Espagne. Petit à petit, la «mafia rouge» grignote du terrain et redessine les contours du crime en France.


Une symbolique des tatouages qui retrace la trajectoire des «initiés»

à compléter

La croix. Portée sur la main, cette marque signifie: «Je suis un voleur légitime.» Dans le monde des «vory v zakone», le vol est considéré non pas comme un vice mais bien comme une vertu.

La rosace. Ce symbole, repris dans le film de David Cronenberg intitulé Les Promesses de l’ombre, (2007), représente le rang du «voleur» au sein de la confrérie criminelle.

Les coupoles. Semblables à celles qui coiffent les toits des églises orthodoxes, elles sont volontiers tatouées sur le thorax et permettent de déterminer le nombre de passages en prison.

La vierge à l’enfant. Celle qu’ils nomment la «Madone» est avant tout un symbole de protection. L’enfant peut, quant à lui, symboliser la vie criminelle menée par le détenu depuis son plus jeune âge.

Le serpent autour du poignard. Censé inspirer la peur chez celui qui l’aperçoit, ce tatouage a valeur d’avertissement: il indique la dangerosité de son porteur, censé avoir déjà infligé de graves blessures.

Le crucifix. Dans le code séculaire des «voleurs dans la loi», le crucifix signifierait «esclavage et soumission». En arborant ce tatouage, un «dignitaire» affiche ainsi la place de choix qu’il occupe dans le clan.– 

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