Derrière les difficultés ukrainiennes dans le Donbass, l’épuisement des stocks de munitions occidentaux ?

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Des militaires ukrainiens tirent avec un canon automoteur français CAESAR en direction des positions russes sur une ligne de front dans la région de Donbas, le 15 juin 2022

©ARIS MESSINIS / AFP

STOCKS STRATÉGIQUES

La faiblesse des stocks stratégiques des pays européens comme les failles de nos capacité de production industrielle pourraient bien être en cause 

Guillaume Lagane ATLANTICO. 12 juillet2022

Atlantico : Dans un article, le Financial Times se demande si l’Occident est en train de tomber à court de munitions pour fournir l’Ukraine. A quel point la question se pose-t-elle effectivement en ces termes ? 

Guillaume Lagane : Aujourd’hui, le conflit se déroule principalement dans le Donbass. C’est une guerre d’attrition faite de bombardements pour affaiblir l’adversaire. Dans cette bataille, les Russes ont l’avantage. Ils envoient 20 000 obus, contre deux tiers de moins côté ukrainien. L’industrie de l’armement ukrainienne est quant à elle très largement affaiblie. L’Ukraine est donc très dépendante des livraisons d’armes des Occidentaux. On peut même se demander si la faiblesse des livraisons n’explique pas certaines des percées territoriales russes de ces derniers jours. Il faut toutefois rappeler que sur ce domaine, nous sommes dans le brouillard de la guerre et nous ne savons pas quelle est la réalité exacte des forces sur le terrain. 

A quoi est dûe cette faiblesse des livraisons ? 

Il y a d’abord, évidemment, un différent de puissance entre les deux armées. Les occidentaux essaient de compenser cette faiblesse ukrainienne. Mais cette opération est lente pour plusieurs raisons. D’abord, les armes sont souvent modifiées avant d’être livrées, ce qui impose un délai. Ensuite, il y a une difficulté à ravitailler les Ukrainiens sans être interceptés par les Russes. Il y a aussi un problème d’usage de ces armes.  Il y a probablement aussi une réticence des occidentaux à livrer de grandes capacités. Cela peut être parce que certains pays ont épuisé leur stock. On peut notamment penser aux pays de l’ex-pacte de Varsovie qui ont livré beaucoup d’armes soviétiques au début du conflit. Des stocks désormais épuisés. Les occidentaux ont aussi des difficultés car les stocks sont faibles, car nous considérons être en temps de paix. Il y a peut-être aussi des hésitations politiques à livrer les armes, puisqu’on a eu des rumeurs – apparemment infondées – sur l’obtention par les Russes de canons CAESAR. Mais c’est un risque qui existe. Et évidemment livrer des armes aux Ukrainiens signifie ne plus les posséder. A titre d’exemple, la France va livrer 18 canons CAESAR, c’est un quart de notre capacité puisque nous en avons 76. Cela explique un certain décalage entre les annonces faites et la réalité du terrain. Les Américains ont annoncé 40 milliards de livraison à l’Ukraine et à l’évidence, les Ukrainiens n’en disposent pas encore. Donc la question de l’effort de guerre des occidentaux, de leur capacité à livrer des armes et des munitions à l’Ukraine va se poser. C’est d’ailleurs quelque chose sur lequel compte la Russie.

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Cela dit, la Russie est confrontée aux mêmes problématiques. Elle n’a certes engagé qu’un tiers de son armée, la troisième plus grande au monde, mais sur la durée, la livraison d’armes va aussi être une difficulté. Son industrie dépend de certains composants étrangers qui sont plus difficiles à obtenir avec les sanctions.

Notre capacité de production industrielle est-elle aussi en cause ? 

L’industrie de l’armement occidentale existe. L’industrie américaine représente la moitié des exportations d’armes sur la planète, les Européens ont aussi des capacités. A titre d’exemple, l’industrie fabriquant les CAESAR peut en produire 300 chaque année. Le problème c’est le délai de mise en route. Mais la vraie question, c’est de savoir si les financements seront là pour payer ces armes. Plusieurs pays ont fait des annonces en ce sens : l’Allemagne a annoncé mobiliser 100 milliards, la Pologne va passer de 2 à 3% du PIB, la France augmente son budget de 9 milliards. Reste à savoir si ce sera un effort durable au regard du reste de la situation.

Est-ce que ces erreurs sont dues à un problème de philosophie militaire ? 

On a vécu depuis 30 ans sur l‘idée que l’Europe était un continent en paix (malgré des conflits dans le Caucase et en ex-Yougoslavie). Il y a eu des résistances mais l’opinion publique évolue partout. En Allemagne on parle de changement d’ère. La Finlande a décidé de rentrer dans l’OTAN. Donc sans doute que les opinions publiques vont se faire à l’idée qu’il faut un investissement plus important pour la sécurité de leur pays. Mais le changement d’état d’esprit est difficile car nous restons relativement loin de la guerre et que les conséquences perçues sont surtout économiques à l’Ouest. Augmenter le budget de la Défense nous permettrait d’avoir des capacités en plus et des stocks plus importants pour nous permettre une guerre d’intensité dans la durée, que ce soit des conflits où nous sommes directement engagés ou par procuration comme actuellement en Ukraine.

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