À cause du sabordage du nucléaire français, va-t-on vers un «confinement énergétique»?

Par Agnès Verdier-Molinié

LE FIGARO

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Agnès Verdier-Molinié.

TRIBUNE – L’hypothèse d’un rationnement de l’énergie cet hiver est désormais officiellement envisagée. C’est le résultat de l’aveuglement des pouvoirs publics qui, par idéologie et par légèreté, ont délibérément affaibli notre industrie nucléaire depuis dix ans, argumente la directrice générale de l’iFrap (think-tank libéral).

Quel gâchis! La France, avec 56 réacteurs nucléaires, avait toutes les cartes en main pour survoler les crises énergétiques et pour passer le cap de la voiture électrique dans les prochaines années. Or, à cause d’un enchaînement de décisions délétères, nous sommes aujourd’hui en train de parler, ni plus ni moins, de rationnement et de coupures de courant à venir! À quand les tickets de rationnement et les sanctions si on consomme trop d’énergie?

Cela ressemble à un cauchemar. Sans compter une hausse des prix hallucinante sur le marché européen de l’électricité à plus de 1000 euros le mégawattheure (pour livraison l’année prochaine) contre 85 euros avant la crise.

Ce cauchemar est un véritable scandale français et en faire la conséquence de la guerre en Ukraine est mensonger. Le président d’EDF, Jean-Bernard Lévy, a mille fois raison de dire que le problème réside avant tout dans le fait d’avoir voulu fermer des centrales nucléaires au moment même où il fallait au contraire augmenter leur durée de vie et décider d’en construire de nouvelles.

En cause? Une analyse erronée de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) et de Réseau de transport d’électricité (RTE), qui anticipaient que nous allions consommer moins d’énergie et d’électricité dans le futur. Une conclusion étonnante alors que la transition vers les véhicules propres nous pousse vers l’électrique. La Fondation iFrap avait plusieursfois tiré la sonnette d’alarme sur les futurs risques de black-out: la France est passée de gros exportateur à gros importateur d’électricité. C’est à la fois pénalisant pour les consommateurs et catastrophique sur le plan écologique puisque l’électricité importée, produite à l’étranger, l’est surtout à partir de gaz, de charbon et de lignite.

Les ministres en exercice serinent que la fermeture effective de Fessenheim est une décision de François Hollande… alors que le décret de fermeture a été signé en 2020, et ce sans attendre la mise en route de Flamanville, contrairement à ce qui était prévuAgnès Verdier-Molinié

Et parmi les réacteurs nucléaires qui restent, plus de la moitié sont actuellement à l’arrêt, et seulement vingt-quatre sont en fonctionnement! Comment en sommes-nous arrivés là? Tout simplement en ralentissant les actions de maintenance pendant le premier confinement de 2020. Ironie de l’histoire, les derniers combustibles ont été convoyés hors de Fessenheim ces jours-ci, actant la fermeture de la centrale. Et, sans vergogne, les ministres en exercice serinent que la fermeture effective de Fessenheim est une décision de François Hollande… alors que le décret de fermeture a été signé en 2020, et ce sans attendre la mise en route de Flamanville, contrairement à ce qui était prévu!

Le projet de loi du gouvernement qui sera débattu au Parlement début octobre est tout bonnement sidérant: il porte uniquement sur l’accélération des énergies renouvelables avec une nouvelle simplification des procédures administratives et des recours juridictionnels pour raccourcir les délais de déploiement des projets. Alors même que la France est en train de rouvrir des centrales à charbon et que cette loi pourrait, au moins, programmer la réouverture de Fessenheim.

Le développement massif de l’éolien annoncé par l’exécutif n’est pas une solution. Certes, il faudrait trois à quatre ans pour la remise en route de la centrale alsacienne, mais les champs d’éoliennes, eux, mettront cinq à sept ans pour sortir de terre. Et l’essentiel n’est-il pas de renouer avec un maximum d’indépendance énergétique le plus rapidement possible? Sur une année, les deux réacteurs de Fessenheim fournissaient autour de 15.000 MWh. Pour produire l’équivalent de Fessenheim, il faudrait 5600 éoliennes de plus, et nous en comptons 8000 terrestres actuellement. En outre, l’hostilité de l’opinion aux éoliennes terrestres, attestée par de nombreuses enquêtes, grandit.

Notre puissance nucléaire disponible est actuellement de 29 gigawatts. Elle pourrait atteindre 47 gigawatts en novembre-décembre. La mobilisation de tous les moyens de production disponibles (charbon, hydraulique, y compris les stations de transfert d’énergie par pompage, cogénération) pourrait apporter environ 26 gigawatts supplémentaires. Sauf nouvel aléa, on peut raisonnablement tabler sur une capacité de production de 73 gigawatts à la fin de l’année. Les marchés en doutent (pour mémoire, le pic historique de consommation électrique est de 100,5 gigawatts, en février 2012), doute qui fait monter les prix. Sont-ils trop pessimistes? D’aucuns le croient. Reste que le scénario noir – un hiver froid, pas de vent, des réacteurs toujours à l’arrêt – est malheureusement possible.

Aurons-nous à supporter restriction des transports, télétravail obligatoire, assignation à résidence, voire surveillance des compteurs Linky?Agnès Verdier-Molinié

D’autant qu’EDF vient d’annoncer la prolongation de l’arrêt de tranches concernées par un problème de corrosion. Selon le nouveau calendrier, les réacteurs 1 et 4 de la centrale de Cattenom, en Moselle, ne seront opérationnels que les 1er et 14 novembre. Le réacteur numéro 3 ne le sera que le 11 décembre et la tranche numéro 1 de la centrale de Penly, le 23 janvier 2023.

Que faire alors? Certes, l’Autorité de sûreté nucléaire est une autorité administrative indépendante. Mais il est peut-être temps pour le Parlement et le gouvernement de taper du poing sur la table en demandant un calendrier plus resserré de réouverture des tranches à l’arrêt. Et pourquoi pas en lançant immédiatement une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. Qui peut croire qu’un plan de sobriété établi au dernier moment et qui impose, dans l’urgence, aux ménages et aux entreprises de moins consommer ne va pas plomber une croissance déjà timide? Qui peut croire que cela n’aura pas d’impact sur nos entreprises (surtout dans l’industrie) et sur l’emploi?

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Allons-nous devoir supporter un quasi-«confinement énergétique» à cause d’un manque criant de vision stratégique de nos gouvernants qui, depuis dix ans, ont «oublié» la mission du service public de fourniture d’électricité: une gestion avisée de notre production d’énergie? Aurons-nous à supporter restriction des transports, télétravail obligatoire, assignation à résidence, voire surveillance des compteurs Linky? Allons-nous demander à certains de nos concitoyens de travailler la nuit et de dormir le jour?

Alors que l’exécutif nous annonce «la fin de l’abondance» et choisit encore de traiter la crise avec des conseils de défense, on ne peut que s’inquiéter de l’impact terrible que va avoir cette impréparation sur le quotidien des Français et de leurs entreprises. En France, on n’a pas de pétrole, on a de moins en moins d’électricité, est-ce qu’on pourrait au moins avoir de bonnes idées pour ne pas saborder notre économie?

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