Renaud Girard: «Le grand jeu turc en Méditerranée»

Par Renaud Girard. LE FIGARO

19 octobre 2022

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La ministre libyenne des Affaires étrangères Najla al-Mangoush et le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, à Tripoli le 3 octobre 2022. MAHMUD TURKIA/AFP

CHRONIQUE – L’accord turco-libyen du 3 octobre sur les hydrocarbures représente un défi stratégique pour l’UE.

Le lundi 3 octobre 2022, une haute délégation ministérielle turque (ministres des Affaires étrangères, de l’Énergie et de la Défense) s’est déplacée à Tripoli, la capitale libyenne dont la tranquillité est, depuis le renversement occidental de Kadhafi en 2011, fréquemment perturbée par les batailles rangées entre milices rivales.

Pour les Turcs, le jeu en valait la chandelle. Le gouvernement intérimaire libyen d’Abdelhamid Dbeibah a signé avec eux un mémorandum opérationnel pour préparer l’exploitation pétrolière et gazière du riche plateau continental reliant les deux pays par-dessous les eaux de la Méditerranée. Ce «Memorandum of Understanding» (MOU) active l’accord de principe qui avait été signé, le 27 novembre 2019 à Ankara, entre le président turc RecepTayyip Erdogan et Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement libyen reconnu par l’Onu.

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En voulant accaparer une bande maritime entre le littoral libyen et le rivage turc au niveau de la ville de Kas (sud-ouest d’Antalya), les Turcs et ceux des Libyens qui ont décidé d’être leurs vassaux, violent le droit international de la mer. Car ils piétinent allègrement l’espace maritime grec (notamment au large des îles grecques de Crète et de Rhodes). Voilà pourquoi ces accords turco-libyens ont été jugés invalides à la fois par l’UE et par les États-Unis d’Amérique. Pour le remercier d’avoir signé l’accord de 2019, l’armée turque a offert en juin 2020 une victoire militaire à Sarraj, lequel a réussi à repousser victorieusement les troupes du général Haftar qui assiégeaient Tripoli. Les Turcs disposent actuellement sur le sol libyen de 2000 soldats appartenant à leur armée régulière et de 6000 mercenaires syriens en provenance de la poche d’Idlib, territoire syrien occupé actuellement par la Turquie.

Défi stratégique pour l’UE

Dans l’accord du 3 octobre 2022, c’est Dbeibah, le premier ministre libyen intérimaire en suspens (car théoriquement renversé par une motion de censure votée par le dernier Parlement élu démocratiquement) qui a tenu à remercier l’armée turque de l’avoir aidé, grâce à ses drones de combat, à chasser de Tripoli les hommes qui cherchaient à installer le nouveau premier ministre désigné par le Parlement, Fathi Bachagha, qui fut un bon ministre de l’Intérieur d’octobre 2018 à mars 2021. Dbeibah avait été désigné en février 2021 comme premier ministre intérimaire par un conclave de personnalités libyennes réunies à Genève par l’Onu. Mais le périmètre de son mandat ne l’autorisait pas à signer des accords de politique étrangère.

L’accord turco-libyen du 3 octobre représente un défi stratégique pour l’UE. Car la bande maritime qu’il trace abusivement en Méditerranée orientale entrave le développement du projet EastMed, gazoduc alimentant le sud de l’Europe en gaz israélien (champs de Tamar et Leviathan) et égyptien (champ de Zohr), en passant par Chypre et la Grèce. L’avantage du gazoduc EastMed est qu’il libère les Européens de toute pression russe ou turque.

Or Poutine et Erdogan, qui se sont vus à Astana (Kazakhstan) le 13 octobre 2022, souhaitent faire de la Turquie le hub gazier de l’Europe. L’avantage du territoire turc est qu’il échappe à toute sanction européenne ou américaine. La Russie peut lui livrer du gaz, lequel deviendra ensuite turc par l’opération du Saint-Esprit. Contrairement à la monnaie, le gaz n’a aucune odeur nationale. Le gaz russe, transporté par le gazoduc Blue Stream 1, arrive jusqu’au port de Novorossiysk, pour traverser la mer Noire jusqu’à Samsun, puis Ankara, où il se raccroche au gazoduc Nabucco. De là il se dirige vers la partie européenne de la Turquie, puis la Bulgarie, puis la Hongrie. Il est certain que la Turquie prélèvera une belle marge au passage.

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En échange la Russie, qui est présente en Libye via Wagner, accepte de livrer tout l’ouest libyen à la Turquie. Les Russes n’ont pas d’ailleurs pas condamné l’accord turco-libyen du 3 octobre contraire au droit de la mer. Les Turcs reconnaissent Dbaibah, et les Russes Bachagha. La Libye est en train de devenir un condominium, à l’ouest aux mains de la Turquie, et à l’est aux mains de la Russie et de l’Égypte. Le président al-Sissi entretient les meilleures relations avec son homologue russe, qui est prêt à lui vendre des centrales nucléaires.

Que se passera-t-il le jour où la marine turque installera une frégate pour sécuriser sa bande maritime illégale? La France sera-t-elle seule à venir aux secours des Grecs? En Méditerranée orientale, la Turquie utilise déjà régulièrement le chantage aux migrants contre les Européens. Elle bloque toute négociation sur la réunification de l’île de Chypre, dont elle a volé 38 % du territoire par une opération militaire à l’été 1974, profitant d’une Amérique engluée dans le Watergate. Une certitude: pour faire de son pays le hub gazier de l’Europe, le rusé président Erdogan n’hésitera pas sur les moyens.

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