Gérard Araud – Biélorussie, gaz… Mais que veut donc Vladimir Poutine ?

Le Point,  28 novembre 2021

CHRONIQUE. En faisant tout pour se mettre l’Occident à dos, Vladimir Poutine joue un jeu dangereux. Aux Européens de savoir se montrer fermes.

Une fois de plus, la Russie se rappelle aux bons souvenirs des Européens. D’abord en n’accroissant pas ses exportations de gaz vers l’Europe alors que le prix sur le marché libre de celui-ci a quadruplé en quelques semaines du fait de la demande induite par la reprise économique. Au contraire, elle profite de l’occasion pour exercer un chantage en exigeant d’être auparavant assurée de l’ouverture du gazoduc Nord Stream II qui la relie à l’Allemagne sous la Baltique sans passer par la Pologne ou les pays baltes ; gazoduc dont elle n’a pas besoin pour accroître aujourd’hui ses exportations.

Ensuite, en apportant son soutien au président biélorusse au moment où il utilise de malheureux migrants pour faire pression sur l’Union européenne. Quand la Pologne a renforcé ses gardes-frontières par l’armée, la Russie a fait survoler le territoire de son voisin par des bombardiers à capacité nucléaire.

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Enfin, en massant des troupes aux frontières de l’Ukraine, ce qui peut d’autant plus faire craindre une offensive qu’en juillet, Poutine a publié, sous sa signature, un long article pour nier l’existence d’une nation ukrainienne et dont la conclusion était « nous sommes un seul peuple ». À la lecture du texte, on comprend ce qui est en jeu, le refus de la Russie de reconnaître l’indépendance de l’Ukraine ou, tout au moins, sa volonté de la maintenir dans sa sphère d’influence. En octobre, l’ancien président Medvedev jugeait d’ailleurs inutile toute négociation avec Kiev.

Rapprochement manqué entre Macron et Poutine

Or, des compromis, l’Occident a prouvé qu’il était prêt à en faire dans ses relations avec la Russie. La France et l’Allemagne tentent depuis 2014 de jouer les médiateurs entre les deux adversaires dans le cadre du processus de Minsk, ce qui n’empêche pas Moscou d’armer les séparatistes. Dès sa prise de fonctions, Emmanuel Macron, avec le soutien de la chancelière Merkel, s’est essayé à un rapprochement avec Moscou qui n’a rien donné alors que la France et l’Allemagne étaient, à l’évidence, prêtes à aller loin dans la voie des concessions sur le statut de l’Ukraine vis-à-vis de l’Otan et de l’UE.

De son côté, le président Biden a rencontré, en juin, son homologue russe, à Genève pour définir un modus vivendi en particulier dans le domaine de la cybersécurité dans le contexte d’attaques informatiques renouvelées venues de Russie contre des cibles officielles américaines. Les États-Unis, tout à leur pivotement vers l’Asie, ne veulent pas s’embarrasser d’un conflit en Europe.

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Rien n’y fait. La Russie maintient la pression tous azimuts sur ses voisins. Vols au-dessus de la Baltique ou activités de sous-marins dans l’Atlantique nord n’ont jamais été aussi agressifs depuis la fin de l’URSS. Sa presse officielle se fait l’écho de toutes les théories du complot anti-occidentales et en Europe, ses organes, que ce soit RT ou Spoutnik News, soutiennent l’extrême droite qui le lui rend bien. À l’intérieur, la répression se durcit. Il y a aujourd’hui plus de prisonniers politiques en Russie que dans les dernières années de l’URSS.

Station-service munie d’armes nucléaires

Mais que veut donc Poutine ? Pourquoi ne profite-t-il pas des occasions qui s’offrent à lui pour empocher les bénéfices de ses initiatives ? Pourquoi, au contraire, ne fait-il qu’obliger ses interlocuteurs à s’engager dans des confrontations dont ils ne veulent pas ? Remettre en cause, par exemple, la fiabilité du fournisseur d’énergie que se targue d’être la Russie ne peut que souligner les risques que fait courir à l’Europe sa dépendance dans ce domaine et nourrir le camp de ceux qui veulent s’en défaire. Attaquer l’Ukraine a suscité dans ce pays un fort sentiment russophobe qui n’existait pas ; reprendre l’offensive reviendrait à contraindre les Européens à réagir en renforçant leurs sanctions. Les États-Unis, qui ont tout fait pour se tenir à l’écart du conflit, au point de laisser Français et Allemands s’en occuper, se sont sentis obligés de réaffirmer leur soutien à Kiev.

Deux explications qui ne s’excluent pas peuvent expliquer la politique de Poutine. L’une trouve son origine dans la volonté de la Russie de s’affirmer comme une grande puissance au moment où le face-à-face sino-américain la relègue au second plan des relations internationales. Comme elle se refuse à n’être qu’une « station-service munie d’armes nucléaires » comme la décrit le sénateur américain Romney, elle utilise les seuls moyens qui lui restent, c’est-à-dire son pouvoir de nuisance pour s’imposer comme un interlocuteur toujours nécessaire des États-Unis.

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L’autre explication, plus inquiétante, serait un refus d’accepter l’ordre territorial issu de l’effondrement de l’URSS et une volonté de le remettre en cause, ce qui expliquerait la pression exercée par tous les moyens sur ce pays, qui n’en est pas un selon Poutine, l’Ukraine. Si effectivement, le président russe veut revenir sur ce qu’il qualifie de « plus grande catastrophe géopolitique de l’histoire », alors il n’y a aucun compromis possible et les Européens sont condamnés à résister par tous les moyens à cette entreprise. Depuis toujours, la Russie ne comprend que les rapports de force et conçoit les relations internationales comme un jeu à somme nulle. Il est temps de s’en souvenir.

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