René de Obaldia : « Je vais bientôt me quitter »

Scroll down to content

Le doyen de l’Académie française, 103 ans, nous a reçu dans son appartement parisien, pour nous emmener sur son « chemin de vie » accidenté.

Rene de Obaldia, romancier, dramaturge et poete, a Paris, en 2019.
René de Obaldia, romancier, dramaturge et poète, à Paris, en 2019. 

Par François-Guillaume Lorrain Publié le 01/01/2022 LE POINT

Nous avons rendez-vous, près de Saint-Lazare, avec un comte panaméen né à Hongkong peu avant l’armistice de 1918. La chose est-elle possible ? C’est pourtant bien ce qui définit à l’état civil René de Obaldia, né le 22 octobre 1918, doyen de l’Académie française, qui annonçait dans son dernier ouvrage, Perles de vie (Grasset, 2017) : « Je vais bientôt me quitter. » Et qui avait osé cette phrase délicieuse dans Le Centenaire, écrit à l’âge de 40 ans : « Je dure si longtemps que cela frise l’indécence. » 

Sa dame de compagnie, Maria, une très souriante Africaine, nous ouvre la porte d’un appartement tout en enfilade. Ici, de petits escaliers dérobés, là, des portes d’où pourraient surgir un Arlequin ou une Pulcinella. « Il vous attend. » Il est là, portant fièrement ses 103 ans, en robe de chambre à cordelette, qu’il arbore tel un lord anglais. « Dépouillez-vous ! » Nous nous dépouillons. « Infiltrez-vous ! »Nous nous infiltrons vers des canapés que surplombe une toile figurant M. le comte, épiant derrière un rideau une scène de théâtre où flottent de multiples masques et créatures. Ses créatures que les éditions Grasset ont rassemblées dans un volume de 1 300 pages. Il s’excuse de sa pauvre mémoire – « J’ai failli vous décommander ». Nous nous excusons pour la nôtre. Il se met à rire. Un rire d’enfant, léger, aérien, farceur, le rire de son esprit. 

Chansonnette. Quand je l’interroge sur le vieux phonographe qui nous présente sa trompe évasée, il me dit y passer ses chansons composées pour Luis Mariano. « Ma chérie, mon amour/Dans mes bras tu cueilleras les plus beaux jours. » Et notre académicien de pousser la chansonnette, tel un rossignol, en roulant les « r ». Sans transition, il nous raconte la mort regardée en face en 1940 quand, simple soldat de seconde classe, il fait ripaille près de Cambrai avec ses camarades ; soudain des avions allemands larguent des bombes. « Je n’avais jamais vu d’avions allemands. »Puis ce furent les chars : « Je n’avais jamais vu de chars allemands. » Et M. le comte de revivre leur arrivée jusqu’au moment où il se leva tel un mort-vivant, marchant d’un pas assuré vers le char : « Ce fut plus fort que moi. Ainsi va la vie quin’est qu’une suite d’accidents, plus ou moins heureux. Je me suis mis à écrire du théâtre parce que je m’occupais de l’animation à l’abbaye de Royaumont, en 1952. Un accident qui a duré. Les soirées étaient longues, j’ai commencé par des divertissements », nous apprend-il avant de citer de mémoire : « J’ai peu de choses en commun avec moi-même. » Du Kafka

« J’ai souvent décrit la mort dans mes livres », constate-t-il. Ainsi ce feu d’artifice final d’Exobiographie, son autobiographie capricante, où il énumère sur vingt pages « les différentes morts possibles » de M. le comte. Voilà peut-être son secret : avoir épuisé la mort avec le langage, l’avoir si peu niée, à la différence de tant d’autres, qu’elle retarde sa visite. « Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort », notait Freud. « La plupart ne bougent pas d’un iota de leur existence, nous glisse-t-il, les jeunes stupides font de vieux cons, alors que la vie doit être un chemin qui nous mène vers notre excellence. Mais l’homme apprend-il ? » Lui, le héraut du détachement de la vie, conseille de ne pas oublier d’en rire : « On vit une époque curieuse, épuisante pour l’âme. Comment a-t-on perdu l’humour ? On ne s’en est même pas rendu compte. »

Il faut s’attendre à tout. Metteur en scène de l’ère de la machine et de la possibilité de la fin du monde avec dérision (Monsieur Klebs et Rozalie, Et à la fin était le bang), il se dit dérouté par la pandémie. « J’ai traversé le siècle, j’ai été prisonnier des nazis quatre ans et demi, mais ce coup-là, je ne m’y attendais pas. » Toutefois, ajoute-t-il, de l’homme il faut s’attendre à tout. Il songe à cette remarque de José Luis Borges, venu dîner chez lui, ici, face à l’église de la Sainte-Trinité : « Il s’était souvenu de cette phrase de son père : “Mon fils, tout est possible, même la sainte Trinité”. » 

« Mes femmes sont mortes », écrivait-il dans Le Centenaire. Elles tournent dans son esprit comme sur un manège. Tout se volatilise. Volatilisation aussi des amis, dont le plus grand, le Pr Yves Pouliquen, rencontré sur les bancs de l’Académie.Comme il avoue perdre la mémoire, il se surprend parfois à appeler un ami de l’Académie française avant d’être pris d’un doute : « Je raccroche. Est-ce qu’il n’est pas mort ? » On rit avec lui. Quelques amis bien vivants de l’Académie viennent encore le voir. Hélène Carrère d’Encausse, il y a quelques jours. Dany Laferrière aussi est un fidèle, Olivier Nora, son éditeur, ou Olivier Barrot, qui lui rend une visite hebdomadaire.

Le sens de l’existence. Immortel, vraiment ? René de Obaldia, malgré une œuvre jouée dans le monde entier, s’interroge sur sa postérité. Il y en a tant des dramaturges, gloires d’une époque, oubliés. Immortels cependant sont ses souvenirs des monstres sacrés interprètes de ses pièces : Michel Simon, bien sûr, qui ressuscita en 1965 grâce à Du vent dans les branches de sassafras. Et M. le comte de revivre la première lecture avec les comédiens : « Je suis assis à côté de Michel Simon, qui s’assoupit. Quand c’est à lui, je lui envoie des coups de coude dans les côtes. “Hein, quoi ? C’est encore à moi ? fait-il, j’ai beaucoup de texte” [Il imite à la perfection la voix tordue et chevrotante de l’acteur]. Puis il se rendort. La scène se répète. “Hein, quoi, encore à moi ?” Les acteurs s’en vont, consternés. Michel Simon demande à me parler. “Vous avez cru que je dormais, hein ? Je ne dors pas. Mais je ne pouvais pas supporter cette gueule de con, en face de moi”. » La « gueule de con », c’était René Dupuy, le metteur en scène. 

« Je n’abuse pas de votre temps ? » s’inquiète M. le comte. Nous avons tout notre temps. Nous sommes en 1939 avec cette photo de lui en beau soldat fringant : « Le capitaine m’avait demandé de faire l’école des officiers de réserve. J’avais refusé. Quand il m’a demandé pourquoi, je lui ai dit qu’on allait tous se faire massacrer, alors je préférais passer ce qu’il me restait à vivre, non pas à commander des hommes, mais à écrire de la poésie. Il en a eu les larmes aux yeux. » Quatre-vingt-deux ans séparent la photo de l’homme qui se tient à nos côtés et nous avoue que c’est dans les camps de prisonniers qu’il a touché du doigt le sens de l’existence. « On ne possédait plus rien. Pas de tricherie possible. Et là je découvre que c’est l’ouvrier boulanger qui tient tête aux Allemands quand l’intellectuel aux grands discours capitule. L’homme était nu dans sa réalité. » De sa guerre M. le comte reviendra avec une irrépressible envie d’évasion, de songes, de fuites hors de l’Histoire, dont témoigne son chef-d’œuvre, Fugue à Waterloo. Le théâtre n’arrivera qu’ensuite : « Mon premier divertissement avait pour titre Le Défunt. J’ai joué d’abord le défunt. Puis j’ai interprété l’une des deux veuves », ajoute-t-il, une lueur espiègle dans le regard§

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :