L’Amérique latine, nouvelle terre de conquête pour la Chine?

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Par Patrick Bèle

LE FIGARO. 6 février 2022

DÉCRYPTAGE – En vingt ans, la Chine est devenue l’un des principaux partenaires des pays latino-américains, bouleversant leur économie.

La Chine a, depuis l’épidémie de Covid-19, encore augmenté son influence en Amérique latine. Alors que les pays occidentaux se concentraient sur la fourniture à leurs populations de matériels médicaux et de vaccins, Pékin proposait aux pays latino-américains son aide. Le premier à en bénéficier fut le Venezuela. Dès mars 2020, des livraisons de matériel médical sont arrivées à Caracas. La Chine a poursuivi son effort vers la Bolivie, l’Équateur, l’Argentine«Nous voulons remercier la République populaire de Chine de la rapidité avec laquelle elle a répondu à nos demandes», a déclaré le ministre des Affaires étrangères mexicain, Marcelo Ebrard, en 2020. En décembre 2021, le gouvernement de Xi Jinping a fait une seconde donation de vaccins au Nicaragua, après que ce pays a rompu ses liens diplomatiques avec Taïwan. La pandémie «a été très importante pour la Chine, car cela lui a fourni un nouveau moyen pour renforcer sa présence dans la région», expliquait à la BBC Pepe Zhang, membre du centre pour l’Amérique latine Adrienne Arsht.

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Depuis que la Chine a intégré l’OMC, dans les années 2000, Pékin n’a eu de cesse d’étendre son influence en Amérique latine. Elle est aujourd’hui le principal partenaire commercial du sous-continent. Il semble que l’abandon de la doctrine de Monroe, sous le mandat Obama, ait laissé le champ libre à une Chine à la recherche de matières premières et de produits agricoles qui abondent dans la région. Mais la Chine ne se contente pas d’acheter des produits: elle investit aussi massivement, principalement dans l’énergie et les infrastructures de transport. Elle joue aussi le rôle de prêteur important à des États comme le Venezuela ou l’Argentine, qui n’ont pas les faveurs des marchés de capitaux.

• Comment se manifeste la présence de la Chine en Amérique latine?

En 1823, le président américain J. Monroe présentait sa doctrine visant à protéger l’Amérique latine contre de nouvelles interventions colonisatrices européennes. La plupart des pays de la région venaient de déclarer leur indépendance. Au XXe siècle, Washington est souvent intervenu en Amérique latine au nom de cette doctrine, allant jusqu’à provoquer des coups d’État et soutenir des régimes dictatoriaux, pour contenir l’influence du communisme et de l’URSS. Depuis l’an 2000, Washington a montré un désintérêt croissant pour la région. Pékin était alors justement à la recherche de nouvelles sources de matières premières et agricoles.

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Entre 2004 et 2019, les exportations latino-américaines vers la Chine sont passées de 12 milliards à 116 milliards. Les importations ont, elles, bondi de 22 milliards à 171 milliards. La Chine est désormais le deuxième partenaire commercial de la région, concentrant 12% des exportations et 18% des importations. Les exportations ont été multipliées par 10 et les importations par 7,6.

Un enjeu important des relations entre la région et la Chine populaire est TaïwanLe Chili a été le premier pays de la région à reconnaître la Chine populaire, en 1971, sous le régime de Salvador Allende. Le dictateur Augusto Pinochet n’a jamais remis en question cette reconnaissance. De plus en plus de pays de la région tournent le dos à Taïwan. La nouvelle présidente du HondurasXiomara Castro, a annoncé qu’elle reconnaîtrait Pékin comme représentant de la Chine. Le Nicaragua de Daniel Ortega a également reconnu, le 9 décembre dernier, la Chine populaire.

Depuis vingt ans, Pékin a réussi à développer des relations commerciales avec presque l’ensemble des pays de la région, quelle que soit l’orientation idéologique de leur gouvernement

«La montée en puissance de la Chine en Amérique latine a été corrélée à la montée en puissance de la gauche au début des années 2000, comme au Brésil, au Pérou, en Équateur, au Venezuela, en Argentine ou en Bolivie , rappelle Emmanuel Véron, géographe et spécialiste de la Chine. Les gouvernements de droite qui ont suivi ont maintenu ces relations. Bolsonaro critiquait la Chine pendant la campagne électorale, l’accusant de piller son pays, mais le Brésil continue d’avoir des échanges très importants avec la Chine.»

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Les liens économiques entre les pays de la région et la Chine se construisent aussi par des accords commerciaux bilatéraux. Ainsi le Chili, le Pérou et le Costa Rica ont signé des accords de libre-échange avec la Chine. La Colombie, l’un des principaux alliés de Washington dans la région, a engagé des discussions pour signer un tel accord avec Pékin.

De nombreux pays de la région ont adhéré au projet des «nouvelles routes de la soie».Ce dimanche, un protocole d’accord scellant l’entrée de l’Argentine dans cet ambitieux projet a été signé. Pékin veille à développer des relations dans la région permettant à ses entreprises de disposer de relais dans les infrastructures régionales, parfois en faisant des investissements très importants.

• Quels sont, dans la région, les pays partenaires de la Chine les plus importants?

Le Brésil est le premier partenaire commercial de la Chine. Bolsonaro, qui avait déclaré pendant sa campagne électorale «la Chine n’achète pas au Brésil, elle achète le Brésil», n’a rien modifié aux relations de son pays avec le géant asiatique. Le Brésil exporte toujours massivement du soja et de la viande de bœuf vers la Chine. L’Uruguay et l’Argentine sont aussi des partenaires commerciaux importants de Pékin, pour les échanges de produits agricoles. Le Venezuela, empêtré dans une crise économique et sociale terrifiante, exporte son pétrole pour rembourser la gigantesque dette qu’il a contractée auprès de Pékin: 61 milliards de dollars.

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Depuis vingt ans, Pékin a réussi à développer des relations commerciales avec presque l’ensemble des pays de la région, quelle que soit l’orientation idéologique de leur gouvernement. Même au Mexique, voisin direct des États-Unis, la Chine populaire est de plus en plus présente. Après l’Afrique, l’Amérique latine apparaît comme une nouvelle terre de conquête pour le régime de Pékin lui permettant de s’approvisionner en matières premières et en produits agricoles dont il a tant besoin. L’Amérique latine est devenue cruciale pour la sécurité alimentaire de la Chine, qui compte un dixième des terres arables de la planète et un cinquième de la population mondiale.

• Quel est le contenu des échanges commerciaux?

Les exportations latino-américaines vers la Chine sont essentiellement des matières premières: pétrole, gaz venant du Venezuela et du Brésil, cuivre venant du Chili, lithium du Pérou et de l’Argentine, et des produits agricoles: soja et viande d’Uruguay, du Brésil et d’Argentine. La demande chinoise est telle qu’elle a modifié les économies de la région. On parle de «reprimarisation» de ces pays, gommant les efforts d’industrialisation qu’on avait pu observer dans les années 1990 en Argentine ou au Brésil, par exemple. Cela a provoqué aussi des effets sur l’environnement. Afin de répondre à la demande chinoise, il a fallu gagner sur la forêt amazonienne pour planter du soja et élever des bovins.

Les déforestations massives observées dans la région sont liées principalement à la demande chinoise. Face à ces exportations à faible valeur ajoutée et dont les prix sont fluctuants, les pays latino-américains importent des produits chinois à forte valeur ajoutée. Si, dans les années 2000, la hausse des prix des matières premières et agricoles a dopé la croissance du PIB de ces pays, permettant des politiques sociales nouvelles, notamment en Argentine, au Brésil et au Venezuela, la baisse des prix à partir de 2014 a fragilisé les économies latino-américaines, devenues très dépendantes de leurs exportations de produits primaires vers la Chine.

• Où vont les investissements chinois en Amérique latine?

La Chine a aussi beaucoup investi dans la région: 180 milliards entre 2005 et 2021. Principalement dans l’énergie (107 milliards), l’exploitation minière (33), les transports (20) et l’agriculture (6), renforçant encore la primarisation de ces économies. La Chine est présente dans tous les grands ports latino-américains: Lazaro Cardenas et Veracruz, au Mexique ; Buenaventura, en Colombie ; Paranagua, au Brésil ; Kingston, en Jamaïque ; Santiago, à Cuba ; Valparaiso et Antofagasta, au Chili. Pékin a aujourd’hui des grands projets dans les transports: une connexion ferroviaire entre les deux océans, passant par le Pérou et le Brésil, le métro de Bogota, et surtout un canal reliant le Pacifique et l’Atlantique au Nicaragua, pour doubler le canal de Panama. Un projet pharaonique à 40 milliards de dollars lancé en 2014, un temps abandonné, mais qui semble reprendre de la vigueur. L’investissement représente trois fois le PIB du pays de Daniel Ortega! Un projet de «hub» logistique est aussi prévu à Ushuaïa, en Argentine, un autre au Salvador, dans le golfe de Fonseca.

Pékin a aussi largement prêté aux États de la région, surtout aux pays qui n’ont pas les faveurs de la finance internationale: 62 milliards au Venezuela, 36 au Brésil, 17 à l’Équateur, 15 à l’Argentine.

• Quelles conséquences environnementales?

La forte présence de la Chine en Amérique latine n’est pas sans conséquence sur l’environnement. Il n’y a pas que l’agriculture intensive qui provoque la déforestation massive, principalement au Brésil. Au Venezuela aussi, la forêt amazonienne recule du fait de l’exploitation pétrolière et minière. Depuis quelques années, la Chine s’est mise à exploiter les ressources halieutiques de la façade pacifique de la région.

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«Les pêcheries du sud de Shanghaï ont été transformées en grandes structures coopératives avec achats de nouveaux bateaux usines gigantesques, explique Emmanuel Veron. Ils partent pour des campagnes de plus de douze mois dans les eaux sud-américaines. Ils sont ravitaillés en mer et le produit de leur pêche est récupéré régulièrement par d’autres navires. Ils pratiquent le chalutage profond, qui ramasse tout, notamment autour des îles Galapagos, riches en faune marine. L’Équateur ferme les yeux, écrasé par sa dette vis-à-vis de Pékin. Les pays de la région n’ont pas les moyens de contrôler leurs zones de pêche, qui sont littéralement pillées par ces navires chinois dont les équipages sont composés de ruraux travaillant dans des conditions proches de l’esclavage.»

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