« La déclaration sino-russe de Pékin est l’affirmation d’un autre modèle de gouvernance avec, en ligne de mire, l’ordre international actuel »

CHRONIQUE

Sylvie Kauffmann. éditorialiste « Le Monde » 9 février 2022

Vladimir Poutine et Xi Jinping ont franchi une nouvelle étape dans leur rapprochement : ils appuient leurs revendications respectives et défient ouvertement la structuration américaine des relations internationales, estime dans sa chronique Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».

Publié hier à 01h51, mis à jour hier à 10h04    Temps de Lecture 4 min. 

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Chronique. Le 4 février 2022, un nouveau modèle démocratique mondial pour le XXIe siècle est né. Conçu pour « une nouvelle ère », il prône le développement durable pour la planète, le dialogue, la justice, la liberté, l’égalité, la confiance mutuelle. La démocratie y est érigée en « valeur humaine universelle » ; elle doit « être exercée dans toutes les sphères de la vie publique » car elle assure « la participation des citoyens au gouvernement de leur pays », elle « reflète les intérêts de toute la population, sa volonté, garantit ses droits et protège ses intérêts ».Lire aussi   Article réservé à nos abonnésAux JO de Pékin, Vladimir Poutine et Xi Jinping s’affichent en leaders d’un monde post-occidental

Cet avenir radieux est celui que promet une déclaration de seize pages adoptée conjointement par les deux plus grands autocrates du globe, les présidents de Russie, Vladimir Poutine, et de Chine, Xi Jinping, à l’issue de leurs entretiens en marge de l’ouverture des Jeux olympiques de Pékin. On aurait tort cependant de ne voir que l’audace – ou le cynisme – de l’hypocrisie dans ces longs paragraphes, ou de sourire à la lecture de telles odes à des valeurs qui ne sont pas plus respectées qu’il ne tombe de neige sur les pistes de ski de Shougang.

La déclaration sino-russe du 4 février est beaucoup plus que des mots creux. Derrière cette feuille de vigne pseudo-démocratique, elle est, en de nombreux points, l’affirmation commune d’un autre modèle de gouvernance, un modèle qui conteste directement celui de la démocratie libérale et l’ordonnancement international qui en découle.

Vladimir Poutine et Xi Jinping sont de vieilles connaissances. Le premier est au pouvoir depuis le début du siècle, le second depuis dix ans. Ils se sont rencontrés déjà pas moins de 38 fois, ont cosigné maints documents. « L’amitié entre nos deux pays, proclame la déclaration, ne connaît pas de limites » – la capacité de ces deux leaders à se maintenir au pouvoir non plus. Mais cette fois-ci, c’est différent. Ouvrant leurs entretiens à Pékin, le président Poutine a qualifié le niveau de la relation sino-russe de « sans précédent ».Lire aussi   Article réservé à nos abonnés« Américains et Européens ont compris qu’au-delà du sort de l’Ukraine, eux aussi sont attaqués »

En quoi est-ce différent ? Mathieu Duchâtel, spécialiste de l’Asie à l’Institut Montaigne, situe cet alignement dans le droit fil d’une autre déclaration conjointe, adoptée le 25 juin 2016, sur « le renforcement de la stabilité stratégique mondiale », notion employée dans le domaine de la maîtrise des armements selon laquelle personne ne peut avoir l’avantage sur l’autre.

Un autre communiqué, sur « la promotion du droit international », émanant le même jour des deux ministères des affaires étrangères russe et chinois, remettait en cause l’interprétation occidentale du droit international à un moment où une majorité d’Etats à l’Assemblée générale de l’ONU avait jugé illégale l’annexion de la Crimée par la Russie et où les revendications chinoises en mer de Chine méridionale se heurtaient à la Cour d’arbitrage de La Haye.

Echange de bons procédés

La déclaration du 4 février étend la logique de 2016 aux domaines politique, diplomatique et idéologique et, note Mathieu Duchâtel, « révèle une convergence extrêmement forte entre Moscou et Pékin sur la notion d’ordre international ». Avec, « en ligne de mire, l’ordre international actuel ». Par un échange de bons procédés, Pékin obtient le soutien de la Russie à sa vision de la compétition entre modèles de gouvernance et à ce que le chercheur appelle le « relativisme absolu de la Chine en matière de démocratie et de droits de l’homme ». La déclaration souligne ainsi que « la démocratie n’est pas à taille unique » : un pays « peut choisir les formes et méthodes d’exercice de la démocratie qui lui conviennent le mieux ».Lire aussi   Crise ukrainienne : Parler d’une seule voix et d’une voix ferme

En retour – et c’est une première – la Chine endosse le discours de Moscou sur le non-élargissement de l’OTAN et sur son exigence de garanties de sécurité en Europe. Même si le mot Ukraine n’est pas mentionné, c’est un tournant pour Pékin, qui s’est jusqu’ici abstenu de reconnaître l’annexion de la Crimée et n’avait pas soutenu la Russie dans la guerre de Géorgie en 2008. M. Poutine a également introduit dans ce communiqué commun le concept d’indivisibilité de la sécurité, très utilisé par Moscou dans le contexte actuel de la crise ukrainienne, qui veut que la sécurité des uns ne puisse s’organiser au détriment de celle des autres.

La déclaration est à large spectre. Elle va plus loin qu’une simple offensive contre la logique de « bloc » des Etats-Unis et la dénonciation de leurs alliances. Choix révélateur, l’agence TASS en a d’abord retenu que la Chine comme la Russie étaient opposées aux « révolutions de couleur ». Mais la vision qui y est exposée de la gouvernance de l’Internet, de l’intelligence artificielle ou du cosmos est encore plus révélatrice. Les deux pays s’engagent à approfondir leur coopération dans la sécurité des technologies de l’information et, tout en plaidant pour une « internationalisation » de la gouvernance de l’Internet (sous-entendu : une gouvernance non américaine), disent clairement qu’ils refuseront toute entrave à leur souveraineté sur la régulation de ces réseaux. Dans un langage que la spécialiste de la Russie Angela Stent, dans le New Yorker, qualifie d’« orwellien », les deux pays se révèlent maîtres dans l’art de retourner les arguments occidentaux à leur avantage, s’engageant par exemple à « résister aux tentatives de falsification de l’histoire de la deuxième guerre mondiale »…Lire aussi   Article réservé à nos abonnés« En Ukraine, en Iran et au large de Taïwan, la possibilité d’une guerre en 2022 »

Jusqu’où peut aller l’alignement russo-chinois ? Il n’est pas aussi illimité que l’affirment ces dirigeants. La question se pose évidemment dans l’hypothèse d’une nouvelle offensive militaire russe en Ukraine ou d’une offensive chinoise sur Taïwan. Les deux puissances ne sont pas égales ; la Chine se pose en modèle alternatif, quand la Russie, ayant perdu le pouvoir d’attraction idéologique que pouvait exercer l’URSS, joue surtout de ses atouts militaires et énergétiques. Mais si elles unissent leurs forces, la suite du XXIe siècle promet d’être très compliquée.

Sylvie Kauffmann(éditorialiste au « Monde »)

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