Chantal Delsol: «La guerre en Ukraine, avatar de la lutte, en Russie, entre slavophiles et occidentalistes»

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Par Chantal Delsol. LE FIGARO

Publié le 01/04/2022

CHRONIQUE – La philosophe retrace la généalogie d’un courant de pensée spécifiquement russe qui constitue un cadre intellectuel pouvant être invoqué pour justifier la politique d’agression de Vladimir Poutine, mais qu’il serait injuste de réduire à l’usage qu’en fait aujourd’hui la propagande du Kremlin.


Membre de l’Institut, Chantal Delsol a codirigé, avec Joanna Nowicki, «La Vie de l’esprit en Europe centrale et orientale depuis 1945» (Éditions du Cerf, avril 2021). Dernier ouvrage paru: «La Fin de la chrétienté» (Éditions du Cerf, octobre 2021)


L’invasion de l’Ukraine par la Russie ressemble bien à un énième épisode de la lutte biséculaire, au sein de la Russie, entre les slavophiles et les occidentalistes. Sinon que par rapport aux précédents épisodes, élégants et littéraires, la rivalité apparaît aujourd’hui bien fruste, et pour ainsi dire encanaillée.

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Les profonds bouleversements initiés par l’Occident après la saison révolutionnaire du XVIIIe siècle n’ont pas été faciles à accepter par les cultures extérieures. L’entrée dans la modernité est une acculturation difficile qui impose de vastes abandons et laisse derrière soi, quand elle a commencé, beaucoup de ressentiment. L’occidentalisation forcée de Pierre le Grand, puis la volonté de conquête de Napoléon, ont favorisé en Russie un courant de pensée spécifique: le courant slavophile. L’Occident est considéré comme dévoyé et décadent, en raison de son rationalisme et de son matérialisme. La Russie qui, elle, n’a pas perdu sa spiritualité, va sauver l’Occident «pourri» (c’est toujours le mot employé).

Se déploie une pensée de la singularité qui fait face à la rationalité occidentale, à ses principes universels. Dès 1832, Ouvarov s’oppose à l’Europe en posant les principes propres à la société russe: «Orthodoxie, autocratie, nationalité». La pensée slavophile consiste à affirmer les spécificités d’un peuple qui n’est pas mûr pour la liberté, qui ne veut en aucun cas abandonner sa religion structurante, et pour lequel l’individu ne doit passer ni avant Dieu ni avant la patrie. Berdiaev il y a un siècle décrivait un homme russe favorable à un pouvoir «sacral et violent». Les slavophiles défendent l’autocratie comme régime naturel, sous la figure du pouvoir paternel. «Suivre sa propre voie»: tel est le programme, affirmé et fier, de ces cultures fatiguées de voir l’Occident leur adresser le mode d’emploi de la «bonne vie».

L’Occident est vu par les slavophiles comme un adversaire dangereux parce que tartuffe. Il fait envie – parce que le vice fait envie. « Sortez de cette fascination », disent les slavophiles, comme on enjoint les siens de se désenvoûter

L’Occident est vu comme un adversaire dangereux parce que tartuffe. D’une part, il établit son emprise par son «charme magique», ou encore son apparence de «pays des saintes merveilles» (Rozanov, fin du XIXe siècle). Il fait envie – parce que le vice fait envie. «Sortez de cette fascination», disent les slavophiles, comme on enjoint les siens de se désenvoûter. L’Occident est vicieux en raison de sa décadence. Le slavophile Nicolas Danileski, dans La Russie et l’Europe (1866), décrit l’Europe comme un grand corps mourant dont il faut s’écarter. Dostoïevski, dans la bouche d’Ivan Karamazov parlant à Aliocha de l’Europe, et après avoir dit qu’elle l’attire: 
«C’est une nécropole et rien de plus.»
 La Russie aurait une vocation grandiose: elle serait la culture salvatrice, qui rachèterait et rétablirait la culture occidentale-chrétienne détruite par les excès européens. Ce thème lui aussi est redondant dans la littérature russe depuis le XIXe siècle. On le retrouve dans la Confession de Bakounine, dans le Journal d’un écrivain de Dostoïevski.

Le communisme, ou plutôt le soviétisme, n’a pas brisé cette tradition antioccidentale. Le jdanovisme (1946 à 1953) est une campagne contre le «servilisme face à l’Occident». Il est naturel que cet antagonisme resurgisse après la transition des années Eltsine, et s’instaure même comme la dernière idéologie vivante.

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Le moment poutinien n’a donc rien de surprenant, et, même, il ne représente que la suite d’une longue histoire: l’Occident suscite une fascination mêlée d’aigreur belliqueuse. Ivan Iline (inspirateur de Poutine) pense qu’avec le communisme la Russie a servi de champ d’expérience pour appliquer le matérialisme athée, utopique et antinaturel, inventé par l’Occident. Elle doit cesser d’être cobaye et retrouver sa vraie nature spirituelle et autocratique. Après la chute du mur de Berlin, la perestroïka est apparue à certains comme un complot de l’Occident, et cette occidentalisation outrée qu’on voulait faire boire à la Russie à la fin du XXe siècle a été comparée à celle de Pierre le Grand. Zinoviev, après la chute du mur de Berlin, avait critiqué la politique occidentale comme un impérialisme sous couvert de mission humanitaire.

À travers son maître à penser, l’essayiste Alexandre Douguine, Vladimir Poutine se rattache à l’eurasisme, doctrine voisine de celle des slavophiles: conception essentialiste des nations, refus des valeurs universelles, monde multipolaire, conservatisme moral et culturel, verticale du pouvoir et autocratie. Douguine traite l’Occident d’Antéchrist. Il réclame des droits de l’homme enracinés dans l’éthique traditionnelle – la Déclaration des droits de l’homme du patriarche Kyril est une diatribe contre nos Déclarations.

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Bien sûr, le courant occidentaliste existe aussi, et il y a des opposants, mais malmenés (et parfois assassinés). Kantor écrit que l’eurasisme fera revenir la Russie à un niveau préhistorique. Nemtsov, assassiné en 2015, parle de deux partis: le parti chinois et le parti européen. L’opposition pense qu’il s’agit d’une décivilisation de la Russie.

La guerre présente hérite de cette histoire. L’Ukraine a eu le tort de prendre le parti de l’Occident avec la «révolution orange» et les projets d’alliance. Elle est donc considérée par Moscou non seulement comme un ennemi géopolitique, mais comme un ennemi civilisationnel. Il y a dans ce conflit une persistante mémoire de guerre des dieux. Ici à l’Ouest, Poutine brandit l’argument slavophile qui prétend sauver l’Occident dépravé. En réalité, Poutine ne sauvera rien du tout, et l’élan conservateur n’est chez lui que le paravent de sa volonté de puissance.

Le pouvoir de Poutine est un slavophilisme qui a cessé d’être littéraire, un slavophilisme béotien et tapageur. Il conjugue la violence communiste et la voyouterie de la transition des années Eltsine. De cette apologie du singulier (singularité de la nation russe, de la religion russe, face à l’universalisme européen), il reste le pouvoir nu avec ses mensonges et ses empoisonnements, il ne reste finalement que la vulgarité. Les critiques slavophiles contre l’Occident matérialiste et décadent servent surtout de prétexte pour dissimuler un désir furieux, mais impuissant, de ressembler à l’Occident. L’oligarchie russe installée en Italie, en Suisse ou à Londres n’est pas moins décadente que ceux qu’elle fustige.

Ce vieux débat élégant et passionnant se poursuit dans le dévergondage et la sauvagerie.

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