MEMORABILIA

Notre chroniqueur dénonce le silence qui accompagne le déploiement de l’armée turque en Libye.

PAR KAMEL DAOUD

Le Point. 18 janvier 2020.

https://journal.lepoint.fr/les-oeilleres-des-pro-erdogan-2357638

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Une semaine durant, le chroniqueur a cherché dans les médias du Maghreb la condamnation du déploiement de l’armée turque à Tripoli, le hurlement scandalisé habituel des hypernationalistes si allergiques quand il s’agit des frontières, le holà indigné des éditorialistes du postcolonial ou même une simple analyse sur les conséquences de cette invasion.

Rien : Erdogan est invisible, innocenté par le fait même d’avoir disparu de presque tous les supports, y compris des réseaux sociaux. Le sultan débarque en Libye comme un touriste généreux, un invité philanthrope avec une armée au service de la « paix » et des zones offshore de ce pays moribond.

L’effacement médiatique complice est inexplicable, sauf si l’on se souvient quelle image le dictateur d’Ankara a su se faire fabriquer par ses relais, partis politiques locaux, médias, associations, au Maghreb : sauveur, lutteur, musulman suprême, sultan réparateur chez les dominés.

La nouvelle extension du domaine ottoman d’autrefois, fantasmée aujourd’hui par des élites islamistes comme un palliatif à l’impuissance face à l’Occident, est largement soutenue par la galaxie des « frères musulmans » locaux, et la prédation turque est déjà dédouanée, blanchie et servie comme une assistance à pays en manque de moyens pour être souverain. Du coup, pour ne pas médire d’Erdogan, on a choisi de ne pas le voir et d’accroître le flou artistique de la situation si dangereuse de la Libye. Chez les islamistes comme chez les gauchistes.

Consentement. En 1516, des corsaires ottomans ont été invités à libérer Alger des Espagnols. Les frères Barberousse le firent si bienqu’ils s’y installèrent, violèrent et essorèrent le pays jusqu’à l’offrir à genoux à l’occupant suivant.

Le récit algérien, pour mieux raconter les faits d’armes de sa guerre d’indépendance, insiste lourdement sur la colonisation française mais efface avec un faux angélisme et une naïveté incroyable le viol ottoman et ses destructions. Le souvenir de ce consentement est apparemment encore si séduisant et si sublimé que, après avoir des années durant dénoncé la néocolonisation occidentale en Libye, des médias et des élites locales ne trouvent rien à redire au débarquement des troupes d’Erdogan à Tripoli.

On salue même l’« islamité » de cette armée pour en gommer le caractère étranger. L’aigreur qui prédispose à la servilité, sinon au goût du fascisme, des élites locales, et la machine de propagande de la nouvelle internationale islamiste, sise à Ankara, ont bien formaté les esprits au Maghreb pour qu’on croie voir dans le viol un simple concubinage désiré par les deux parties.

Et pourtant c’est un avenir sombre qui s’annonce au Sud si on reste fatalistes et myopes. Deux mondes dessinent sourdement leurs frontières nouvelles : celui de l’Occident, qui se rétracte, vers lequel on se dirige en chaloupe ou en avion quand on manque de pain, de liberté ou de sens ; et celui de ces foules noires et hystériques qui ont procédé à l’enterrement d’un général iranien en Iran, ou celles des policiers turcs hurlant leur serment de fidélité, à la Big Brother, criant pour un Allah vengeur et un drapeau. Et il faut choisir le sien.

Harem politique. Car tout ce qu’on peut dire pour amortir ce futur possible est confusion entre ses envies, ses rancœurs, ses désirs et les réalités.

On assiste à de nouvelles prédations internationales et il ne sert à rien de jouer les juges pour ne retenir qu’un seul coupable de colonisation. Il faut prendre conscience de l’avènement de ces espèces ambitieuses qui, pour envahir, ne prennent pas la peine d’invoquer des projets de démocratisation mais affirment crûment leur envie de posséder, prendre, dévorer. Erdogan a su aujourd’hui, au Maghreb, se tailler la fausse réputation d’un libérateur, d’un résistant face à l’Occident. Dans quelques années, la désillusion sera cruelle pour ceux qui se bousculent à l’entrée de son harem politique. Ils se retrouveront serfs, janissaires, au lieu de citoyens libérés.

Trump ou l’Occident ne sont certes pas innocents, mais cette habitude de faire de l’Iran ou de la Turquie islamiste, à chaque crise, des héros et des victimes, juste par réaction infantile, est agaçante chez les naïfs de l’Europe et chez les élites aigries du monde dit arabe.

C’est une mode idiote, et surtout un aveuglement contagieux.

 

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